Sapin mobile

Thème: Des racines nomades / Moustache et bas résille • 12 septembre 2025 • par François Guichon

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’Eugène n’a pas la main verte. Il n’y a qu’à voir l’état du bac à plantes sur son balcon : les herbes folles s’y multiplient au milieu des mégots et des capsules de bière. Une conception toute eugènienne de la biodiversité.

Un jour, un minuscule sapin bleu pousse timidement ses premières aiguilles au mitan de cette mini jungle urbaine. A croire qu’une graine poussée par le vent ou tombée du manteau d’un visiteur y aura trouvé le terreau propice à sa germination. L’hiver venu, le bébé sapin est le seul à pointer son épi au-dessus de la fine couche de neige qui recouvre le balcon et son fameux biotope.

Bizarrement cette singularité pousse Eugène à des élans protecteurs à son égard, lui qui n’avait jusqu’alors jamais arrosé un végétal de sa vie. Le printemps venu il lui dégage un espace vierge de déchets ou d’autres plantes, lui procure engrais et corne de bœuf à foison, sans oublier un arrosage régulier. Choyé de la sorte le végétal profite année après année et lorsqu’Eugène, ayant enfin trouvé un emploi stable, déménage dans un charmant deux-pièces-jardin, le sapin est dépoté du bac et amoureusement replanté en pleine terre, bien en vue depuis le salon d’Eugène.

Deux années passent et l’appartement accueille de plus en plus souvent une certaine Virginie qui finit par s’installer avec Eugène. Bien qu’un peu délaissé dans le jardin négligé et retourné à son état « naturel », notre conifère se satisfait amplement de la pluie et des nutriments que ses racines trouvent aisément dans le sol.

Il atteint presque un mètre cinquante quand Eugène et Virginie, fraîchement mariés, décident d’installer leur bonheur conjugal dans une villa mitoyenne pour y fonder une famille. Eugène doit cependant affronter les réticences de son épouse pour pouvoir y transplanter « son ami ». Mais à force d’insister, arguant d’un ombrage bienvenu en été et dédiant par avance l’arbre à leur premier enfant, il réussit à ménager une place pour le sapin bleu à l’extrémité de leur petite parcelle.

« Quand il sera plus haut, on pourra même y suspendre une balançoire », rassure Eugène.

Hélas le premier enfant n’apparaît jamais, au contraire des soucis fragilisant le couple qui finit par divorcer. En établissant la convention de partage, Eugène ne se bat que pour conserver son cher sapin, abandonnant à son ex-épouse la quasi-totalité de ses biens.

Logeant dorénavant dans un studio au 3ème étage d’un immeuble en ville, Eugène assèche ses dernières économies pour louer les services d’un paysagiste afin de déraciner le conifère et le transporter au milieu d’une forêt au pied du Jura. Là ils y installent le sapin bleu parmi ses congénères, effaçant ensuite les traces de leur passage pour ne pas éveiller la curiosité des forestiers.

L’arbre y ancrera définitivement ses racines en paisible communion avec ses voisins et donnera bientôt naissance à une progéniture sylvestre. Eugène quant à lui reviendra souvent lui rendre visite. Réussira-t-il lui aussi à trouver l’endroit propice où planter ses propres racines ?

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