Révolution numérique au solarium

Thème: le fonctionnaire de la bronzette • 12 septembre 2025 • par François Guichon

On peut dire que Jean-Jacques a une vie bien réglée. Le lundi soir de 18h15 à 19h45, c’est fitness dans la salle à deux pas du bureau : un programme bien établi qu’il suit méthodiquement. Juste le temps ensuite, de rentrer se doucher pour être à 21h00 tapantes devant son téléviseur, plateau repas sur les genoux, prêt à regarder Box-Office sur la première.

Le mardi, Jean-Jacques sort plus tôt du travail : il a l’accord désabusé de sa cheffe. De toutes manières, dans cet obscur service du cadastre cantonal, rien ne presse jamais vraiment. Jean-Jacques peut donc attraper le R9 direction Kerzers, pour descendre à Puidoux à 17h22. Il achète un bouquet chez la fleuriste juste en face de la gare puis va rendre visite à sa mère, momie lyophilisée de 84 ans, dans l’EMS qui surplombe le Léman. Il y reste assis dans un face-à-face silencieux et immobile jusqu’à 18h50, juste le temps d’attraper le train de 19h12. Il n’a rien à lui raconter de nouveau. Elle encore moins.

Le mercredi, c’est le jour des courses selon la liste qu’il a méticuleusement préparé à l’avance. Et je jeudi c’est « poutze ». Bien que Jean-Jacques ne reçoive jamais personne, il tient à ce que son 2 pièces 1/2 avec balcon soit impeccable, au cas où une visite impromptue se présenterait à sa porte. Ou mieux, si un jour il invitait Rosy à venir prendre un verre chez lui…

Rosy travaille au solarium, à l’angle de la rue où Jean-Jacques habite. Il s’y rend pour une séance d’UV un vendredi sur deux. Non pas qu’il tienne à avoir le tannage d’un maître-nageur, mais pour le plaisir de voir Rosy lui tendre le linge de bains et le cache de protection oculaire avec son sourire désarmant. Jean-Jacques n’a pas encore osé lui parler, sinon pour la saluer d’un « Merci, à la prochaine ! » désormais rituel.

Comment engager la conversation et de quoi parler avec cette quarantenaire émoustillante ? Du dernier film vu à Box-Office ? Si ça se trouve elle ne l’a pas aimé. Ou de ses séances de musculation ? Elle n’a pas l’air du genre à s’y intéresser. D’ailleurs, elle a peut-être – sûrement même – déjà un compagnon, voire un mari, mignonne comme elle est. Et si elle était rebutée par la différence d’âge ? Jean-Jacques doit presque avoir 15 ans de plus qu’elle, mais il a entendu des collègues affirmer que certaines femmes préfèrent les hommes mûrs, avec de l’expérience. Quelle expérience ?

Des mois, des années que ces questions le torturent nuit et jour entre deux séances de bronzage, et à chaque fois il se promet de tenter sa chance, de se jeter à l’eau quoi qu’il lui en coûte. Ce vendredi, c’est décidé, il ne cèdera pas à sa timidité, il relèvera le défi : il se l’est juré à lui-même devant son armoire à pharmacie...

Sauf que lorsqu’il arrive devant le solarium, fermement résolu à parler à Rosy, une affiche sur la porte indique que l’établissement est fermé pour un mois en raison de travaux. C’est bien sa chance ! Le mois qui suit n’est que torture pour Jean-Jacques, alternant entre détermination décuplée par l’attente et perte totale de confiance, voyant dans cette fermeture malvenue un signe prémonitoire.

Lorsque le solarium réouvre enfin ces portes, c’est pour offrir à Jean-Jacques le spectacle d’installations entièrement automatisées que l’on peut réserver et payer directement à l’automate dans l’entrée ou même via internet. Le comptoir derrière lequel trônait Rosy, SA Rosy, a disparu pour faire place à un « lounge » d’inspiration tropicale.

Sur les vidéos des caméras de surveillance, les policiers distinguent un homme cagoulé et masqué, de corpulence moyenne, sans signe distinctif, qui détruit à grands coups de masse l’automate à l’entrée du solarium. Rien qui puisse leur permettre d’identifier l’auteur de cette violence purement gratuite.

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