Rupture de stock
Thème: Panne d'aisance / Pépites de papotes • 12 septembre 2025 • par Matthieu Monney
- Désolé, mais on ne peut plus vous en fournir pour l’instant.
- Mais comment voulez-vous qu'on fabrique nos amphores sans anses, une amphore sans anses, ce n’est plus une amphore, on va être la risée de toute notre clientèle.
- Désolé, mais nous n’y sommes pour rien, comme déjà dit, pour un temps, nous serons dans l’impossibilité de vous livrer des anses…”
C’est ainsi qu’en l’an 300 avant notre ère, la débâcle manqua d’atteindre une région entière, réputée pour sa fabrication d’amphores qu’elle livrait par milliers : amphores à vin, à huile, à bière, à eau.
Quant au courageux messager de cette mauvaise nouvelle, il repartit sans tarder chez les siens, très soulagé d’être encore en vie. Dans ces temps-là, on ne rigolait pas avec les porteurs de guignes et autres ennuis. Après quelques heures de cabotage par le voilier public, la Station des Anses, au nom prédestiné, fut en vue et il ne tarda pas à accoster.
Un peu par hasard, cette vaste zone artisanale, spécialisée dans la fabrication de pièces détachées pour amphores, se situait à la jonction de deux anses du fleuve Nepa. L’une portait le nom d’Anse Hâblée, parce que ses habitants étaient des vantards invétérés qui ne manquaient jamais de se moquer de l’autre, nommée l’Anse Ensoir, située en eau moins profonde, ce qui la rendait propice à la culture du Boswellia, dont la résine était déjà très recherchée à cette époque.
Malgré cet antagonisme bon-enfant, les armoiries uniques de la Station portaient, entre les anses entrelacées du fleuve, une amphore classique, à deux anses, cela va de soi.
Selon une tradition déjà bien implantée, les autorités firent en urgence plusieurs réunions et nommèrent une commission pour étudier le problème.
La situation des artisans était d’autant plus cruelle qu’une nouvelle concurrence commençait à nuire à leur activité : la production des tonneaux de bois dont les peuplades de l’extrême Est inondaient maintenant un marché du contenant déjà très tendu. Un mot courait à cette époque parmi la population d’en-bas : “quand tombe en panne l’aisance, guette la pauvreté.”
Devant l’urgence, la commission livra son rapport dans un temps record. Celui-ci préconisa d’envoyer à la ronde un appel au secours. Le coeur mortifié, on en fut réduit à faire venir de très loin le seul maître tourneur d’anses qui, contre une forte somme, accepta de trahir une corporation concurrente. Ce choix fut une totale réussite. En effet, le talent indéniable de ce maître tira de peine les Ansois qui retrouvèrent l’aisance d’autrefois, ce qui fit dire au petit peuple : “Quand reviennent les anses, bienvenue la prospérité.”
Les autorités furent louées pour leur décision et récompensèrent leur sauveur. Ils lui offrirent une amphore magistrale recouverte de feuilles d’or.
Celle-ci trône dans la section de l’Art Antique du Musée d’Art et d’Histoire de Genève (Suisse)