Remontada

Thème: Le parfum des impossibles • 12 septembre 2025 • par François Guichon

Trois ans déjà que cette étrange société s’était implantée dans la zone industrielle à l’entrée d’Oyonnax*. Le bâtiment, un immense parallélépipède anthracite dépourvu de fenêtres et flanqué de trois grande cuves cylindriques, suscitait les phantasmes les plus délirants. D’autant que les employés ne pipaient pas mot sur leurs activités. Même le nom « All-faxion », affiché en lettres gigantesques sur la façade, dégageait un parfum de mystère. Mais comme l’entreprise semblait prospère et procurait emplois et impôts dans une cité en plein déclin, personne ne s’en plaignait.

Un déclin symbolisé par les performances de son équipe de rugby. Autrefois capable de rivaliser avec les meilleures du pays, elle bataillait aujourd’hui pour se maintenir en Pro D2(1). Les joueurs, le public s’étaient résignés à accumuler les défaites humiliantes à domicile et les bérézina lors des déplacements. Tous se préparaient à une fin de saison catastrophique. Jusqu’à ce que le  propriétaire d’All-faxion n’entre au comité du club avec un gros apport financier, mais surtout des idées révolutionnaires.

Deux semaines après son arrivée, l’équipe gagnait facilement à domicile contre le premier du classement, au grand soulagement des rares supporters restés fidèles. Et le vendredi suivant, les joueurs ramenaient la victoire avec bonus offensif d’un déplacement à Agen, une équipe toujours difficile à surpasser chez elle. Un vent d’espoir se mit à souffler sur les hommes en rouge et noir : le spectre d’une seconde relégation s’éloignait. Après la trêve hivernale, ce ne fut qu’une succession de victoires, aussi bien à la maison qu’à l’extérieur. L’équipe parvint même à se qualifier pour les phases finales.

Sur le terrain, leurs adversaires semblaient hésiter au moment d’aller au contact. Des instants de flottement que les joueurs du Haut-Bugey mettaient évidemment à profit pour franchir la défense et aller marquer assez facilement. Dans les mêlées, les joueurs de la premières ligne adverse répugnaient à pousser, préférant laisser la conquête du ballon à des Oyomen qui n’en demandaient pas tant. Les victoires faciles - trop faciles parfois – qui s’enchainaient en perdaient un peu de leur saveur. Et engendraient auprès des autres clubs et de la presse sportive nombre d’interrogations, voire de suspicions.

Les joueurs et l’entraineur, interpelés par des journalistes, restaient évasifs, évoquant de nouvelles méthodes d’entrainement, sans fournir plus de détails. A l’approche de la finale, que l’équipe avait atteint sans difficultés, le monde de l’ovalie était en émoi. Les rouges et noirs allaient-ils remporter le titre, synonyme de remontée en Top 14(2), au détriment d’une équipe d’Agen, valeureuse à défaut d’être brillante ? Les paris allaient bon train…

Dans les vestiaires, comme désormais avant chaque match, les joueurs appliquèrent sur tout leur corps avant de revêtir leur maillot, le contenu du flacon distribué à chacun par le nouveau soigneur : une crème à l’étrange fragrance : le « Parfum du Succès » que le patron d’All-faxion allait commercialiser dans tout le monde du sport, surfant sur la renommée apportée par le succès éclatant de son équipe dans les 80 prochaines minutes.

On ne s'imagine pas tout ce qu'a rendu le parfum de l'Ain possible !

*ville du département de l’Ain en France voisine d’environ 30'000 habitants

(1) deuxième division du championnat français

(2) première division du championnat français

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