Regarde-moi dans les yeux !
Thème: Tremblements • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim
Son prénom Virginien était inspiré de Virginie, la petite fille dont son père rêvait. À l’école, on le traitait de Vierge, de Vagin, de Viagra. Il serrait les poings et ne laissait rien transparaître.
À sept ans, un jour, il était rentré. Sa maman n’était pas là.
- Elle est où maman ? avait-il demandé.
- Partie, avait dit son père.
Ça l’avait rendu triste. Il n’avait plus évoqué sa maman, ni avec son père, ni avec son frère. Même s’il avait deux ans de plus, son frère parlait à peine, réfugié dans un monde dont personne ne possédait la clé. Il n’avait quitté la maison qu’une fois, pour aboutir dans un hôpital où son papa disait qu’on s’en occupait bien. Quand son papa ne buvait pas, Virginien allait parfois pêcher avec lui. Parfois il l’accompagnait en ville, mais il n’aimait pas ces moments car il devait rester assis des heures à l’attendre dans l’angle de bistrots bruyants et enfumés.
Les filles qu’il avait connues, il s’arrangeait pour ne plus les revoir. Il aurait été trop gêné de subir une deuxième fois leur sourire railleur, de revivre ce sentiment d’humiliation quand elles lui faisaient sentir à quel point il s’y prenait mal.
Il n’avait jamais réussi à dissimuler le tremblement de ses mains au moment de passer à l’acte. La première fois avec Delphine, il s’était sentit tellement honteux devant son regard compatissant, les paroles de consolation « Ce n’est pas grave » « Ça ira mieux la prochaine fois » qu’il s’était arrangé pour qu’il n’y ait jamais de prochaine fois.
Il lui arrive encore aujourd’hui, à travers les brumes de sa mémoire, de revoir les yeux verts plein d’une arrogante compassion suivie d’un effarement terrifié. Il regardait trembler ses mains sans arriver à desserrer leur étreinte autour du cou de Delphine. Il l’avait abandonnée là où ils se trouvaient, dans un parc public. Lorsqu’il s’était éloigné, le corps inerte lui était apparu minuscule sous les eucalyptus géants.
Par la suite, il avait évité le regard de Tania, une prostituée, en se réfugiant derrière elle quand il l’avait étranglée avec un lacet. Ce tremblement qu’il ne maîtrisait pas l’affolait. Il n’arrivait pas à chasser le spectre de son père le traitant de « bon à rien », de « poule mouillée », de « fillette ».
Aujourd’hui, les autres s’écartent toujours de lui et continuent de lui faire peur. Depuis que chaque semaine il se retrouve dans ce fauteuil face à Guillaume, ses mains tremblent moins. Il apprécie de pouvoir parler à quelqu’un, ça ne le dérange pas d’être enfermé là.