Question de caractères

Thème: Un livre susceptible / une lettre insoumise • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex

Notre histoire a commencé dans une boite. Une cabine mal éclairée transformée en boite à livres par des bénévoles éclairées. J’allais repartir bredouille quand j’ai effleuré son dos. Un dos souffreteux, compressé par ses congénères. Mes doigts ont tenté de l’extirper de sa fâcheuse posture et il s’est laissé tirailler de mauvaise grâce.
C’était un livre susceptible. Depuis le temps qu’on l’avait abandonné là, comme un vulgaire roman de gare ou un polar mal léché. Il enrageait. Assigné à résidence dans une cabine téléphonique désaffectée ! Lui qui avait rêvé de résidences d’auteurs, de salons littéraires, de dédicaces enflammées…
Une femme avait dû l’acquérir par amitié pour l’auteur — ou alors par pitié — et l’avait offert à une autre femme qui ne l’avait pas lu, mais qui, pour se donner bonne conscience, l’avait déposé là en allant faire ses courses dans la grande surface attenante. Ça ferait peut-être un heureux !
 
Depuis, des mains de toutes sortes l’avaient bousculé en hâte. Des mains d’enfants qui se trompaient de rayon, des mains sèches, des mains moites, des mains sales, des mains manucurées, et celles qui veulent toujours tirer la couverture.
C’était un livre susceptible. Avec lui, il aurait fallu prendre quelques précautions, lui demander gentiment s’il voulait bien me suivre chez moi. Mais déjà, je l’avais fourré dans mon sac, entre mouchoirs et parapluie, et n’y ai plus pensé jusqu’au soir.
Quand le l’ai installé sur la table basse qui me sert de table de nuit, j’ai bien vu qu’il était contrarié. Il ne baissait pas la page de garde. Faisant fi de sa susceptibilité, je l’ai glissé sous la pile. Il pouvait bien attendre lui aussi ! Attendre que j’aie le temps, attendre que j’aie l’envie. 
 
Les jours passaient. Je voyais bien qu’il était jaloux de tous ceux dont je m’occupais avant lui. Et quand le dernier arrivé lui a brûlé la politesse, il en a presque perdu sa jaquette. Quand aurait-il droit au chapitre ? Il portait pourtant ce bandeau rouge qui aurait dû attirer l’attention. Je n’osais pas lui dire qu’il avait vu le jour en même temps que des milliers d’autres livres et qu’il avait dû passer inaperçu. Pour le faire patienter, j’ai glissé un marque page dans sa table des matières. 
Un soir d’insomnie – un soir de pleine lune- je l’ai abordé prudemment. Pas le moindre encouragement de sa part, pas la moindre dédicace. L’incipit péniblement franchi, je me suis perdue dans les méandres de ses phrases à rallonge. J’ai essayé de comprendre, de faire des inférences. Je luttais contre la somnolence.
C’était un livre susceptible. J’ai bien senti qu’il était vexé. Il m’a claqué la page au nez.
 
 
 

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