Quand elle se réveille

Thème: La mécanique des fluides • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex

Quand elle se réveille et que son corps lui est rendu encore une fois, elle pense à cette mécanique qui fonctionne depuis plus de sept décennies. Elle ouvre la fenêtre. Elle respire. Une brève inspiration — comme pour humer une fleur — une longe expiration, une pause. Et l’inspiration qui revient, toujours. Elle se laisse inspirer. Elle se dit qu’un sang bien oxygéné circule mieux dans les artères. 
 
Elle marche. Au début, ça lui demande un effort, elle manque de courage devant la pente qui se dresse devant elle. Va-t-elle vraiment aller jusqu’au sommet comme elle en concoctait le projet dans le silence de la cuisine ? Le sac à dos, le sandwich, l’œuf dur calé dans la boite avec le minuscule récipient pour le sel, la gourde d’eau fraiche et, emballée dans du papier journal, la demi-bouteille de Pinot noir ! Elle marche. Et petit à petit, ses pieds se posent l’un après l’autre devant elle, sans qu’elle y prenne garde. Un pas après l’autre, comme un balancier. La plante du pied, la cheville, le genou, la cuisse, la hanche, le torse qui se penche et déjà l’autre jambe qui a amorcé le mouvement et qui la propulse à son tour… Comment ça marche ? Bien sûr, elle a quelques souvenirs scolaires, une représentation approximative de son squelette, de ces articulations, ces muscles, ces fascias qui entourent chacun de ses organes comme un filet tricoté de milliards de mailles. Mais d’où vient ce bonheur de marcher, de se sentir de l’huile dans les rouages ? La respiration, la pression artérielle, mais encore ? Les anciens parlaient des "humeurs", mon père d’"épanchement de synovie" quand son genou doublait de volume après un accident en forêt. Aujourd’hui, les étudiants en médecine parleraient plutôt de mécanique des fluides…
 
Elle nage. Bras tendus en avant, elle reste immobile un moment. Son corps est comme porté, entre deux eaux. La poussée d’Archimède ? Une poussée de bien-être en tous cas. La confiance en dessus du vide. Elle est dans son élément. Quand a-t-elle appris à nager ? Elle se souvient de ses expéditions à la piscine du village, l’eau froide pompée dans la Sarine, le comptage des brasses avant de reprendre pied, le score qui s’allonge, les lèvres bleues…
 
Elle écrit. Une idée germe, arrivent les mots qui entrainent le geste. Ou serait-ce le geste qui fait naître les mots et les mots qui donnent des idées ? Que se passe-t-il du cerveau à la main et de la main au cerveau ? Elle sait que pour fonctionner, son cerveau doit être bien irrigué et qu’il a besoin de beaucoup de glucose. Le reste est un mystère.
 
Elle se réveille, elle marche, elle nage, elle écrit. Elle vit.

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