Propre en ordre

Thème: Une éponge ne sèche pas en un jour • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

« Chéri, une éponge ne sèche pas en un jour ! »

En douze ans de vie commune, j’ai appris à décrypter le langage codé d’Elsa. « J’ai besoin de toi » signifie que la poubelle est pleine, « Tu n’as pas envie de faire un tour ? » veut dire qu’il faut vider le compost ou la boîte aux lettres.

Le coup de l’éponge, c’est la vaisselle. Casseroles, cocottes, assiettes et couverts, spatules et autres épluche-légumes donnent à l’évier des airs de champ de bataille. On devine les corps sous la crasse, on perçoit les râles d’agonie. Des traces de sang maculent l’inox – de la tomate, bien sûr, mais l’illusion est glaçante.

Une giclée de savon liquide, de l’eau tiède. Je remplis la cuvette, bouche l’évacuation. La mousse déborde, ça pue la propreté chimique. Récurer, frotter, rincer, déposer l’ustensile ou le plat ripoliné sur l’égouttoir. Sécher ne fait pas partie de mon cahier des charges. Elsa est d’accord, mais cela ne l’empêche pas de jouer à l’inspectrice des travaux finis. D’ici quelques minutes, elle va débarquer pour traquer de son œil d’aigle la salissure microscopique qui aura échappé à ma vigilance et contrôler les finitions – plan de travail, plaques à induction, robinetterie…

Ça ne rate pas. Cependant, Elsa déboule à l’instant où un plat à gratin en verre me glisse des mains, tournoie sur lui-même avant d’exploser en mille miettes sur le carrelage immaculé. Le son du cataclysme devrait interrompre son élan, mais non, la voilà qui écrase le désastre de ses pieds nus (saine habitude, paraît-il, que des pieds sans chaussettes ni chaussures) avant de se figer, comme si elle comprenait enfin, alors que je me crispe de la voir ainsi empalée sur des dizaines de bris de verre.

D’instinct, je veux lui dire de ne plus bouger, le moindre mouvement aggraverait la situation, je vois déjà le sang colorer le carrelage (ce n’est pas de la tomate) et j’entraperçois les plaies criblées d’infimes cristaux de verre, mais Elsa par réflexe sautille d’un pied sur l’autre. « Aïe, putain, aïe ! » lâche-t-elle simplement. Je tends la main dans sa direction, les semelles de mes pantoufles crissent et la main d’Elsa se dérobe, Elsa toute entière se dérobe car elle voit son sang s’échapper de ses pieds et la voilà qui s’affaisse, vaincue par son hématophobie.

La vaisselle est peut-être propre, mais les catelles sanguinolentes et le corps inerte de ma dulcinée me font penser à une scène de crime. Je devrais bouger, cependant j’ai peur d’aggraver la situation. Moi qui croyais qu’Elsa avait guéri, après sa longue thérapie comportementale. Les psychiatres sont des charlatans. Ils essaient de nous convaincre qu’une éponge ne sèche pas en un jour alors qu’avec eux, elle ne sèche jamais. Elle aurait même tendance à s’imbiber davantage. 

Mais trêve de réflexion. Je vais nettoyer ce carrelage, sinon à son réveil Elsa me reprochera d’avoir bâclé les finitions.

Newsletter

Recevez chaque mois les textes directement dans votre boîte mail.

S'ABONNER