Pérégrinations du moi
Thème: J'ai aimé des endroits où secrètement le soleil se laissait caresser • 12 septembre 2025 • par Sima Dakkus Rassoul
Amin voyait les années filer devant lui. Il avait constaté, tout au long de sa vie, de grandes périodes de stabilité, tant dans ses habitudes que dans sa manière d’être et de sa vision du monde. La soixantaine bien sonnée, il passait par une période de doute, sans qu’il puisse en saisir les contours exacts.
L’élément déclencheur venait de se produire dans sa vie d’homme mûr sans préambule. Il avait eu plusieurs alertes. Un coup de théâtre dans la scène de son monde eut l’effet d’une bourrasque. On ne peut éternellement ignorer les avertissements.
Le départ de son pays natal avait marqué le début de son adolescence, il avait fait des études, interrompues. Jusque-là, il avait vécu sans projection précise de son avenir. Ses études reprises et terminées. Une approche de travail administratif. Un sentiment de monotonie et d’insatisfaction. Première réaction, timide, ébauche d’un moi.
Il avait bien frôlé Bergson et sa philosophie pendant ses études. La différence entre le moi social et le moi véritable lui avait semblé intéressant, mais théorique. Ce dualisme bergsonien n’avait pas trouvé alors en lui un écho philosophique qui touche ses émotions profondes. La conscience de cet instance que l’on nomme Moi avait pointé. Souvent confondu avec l’ego, la difficulté croissait au lieu de s’amenuiser..
La séparation de son pays d’enfance signifiait une douleur qu’il ne pouvait interpréter, ni nommer. Un adolescent ressent mais ne décode pas. La famille coupée en deux vivant sur deux continents. L’absence de son père, la jeunesse de sa mère et sa fragilité, et lui, enfant. Un autre pays, une autre langue, une autre réalité. Ces événements allaient jouer un rôle important dans son parcours depuis lors.
Sa recherche intellectuelle ne l’avait pas détourné de sa jeunesse et des goûts cultivés dans sa petite enfance. Il avait vécu des amitiés passionnées, des amours fougueux, mais légers. Le souvenir de son amour de jeunesse, interrompu par son départ du lieu de sa naissance, ne s’effacerait jamais, il le savait.
Amin regardait les derniers événements de sa vie pour y déceler une raison, voire plusieurs, d’un changement plus profond qui le troublait. Plus il essayait la logique et moins il comprenait ce qu’il se passait en lui. Et autour de lui. En pleine introspection, qu’il avait beaucoup évitée dans son existence, le coup lui revenait en boomerang. Amin se sentait au pied du mur. Il devait affronter la part de lui qu’il avait su ou voulu ignorer.
La répétition de certains schémas prenait soudaine une dimension énorme. En jeune adulte, Amin avait porté des projets en tant qu’artiste et chercheur. Il avait réalisé le moindre talent qu’il sentait en lui. Mais ce tournant était plus profond.
Était-ce la peur de la mort? Il ne se sentait pas vieux, mais désemparé. Des chocs, il en avait connus. Son caractère de solitaire et sa volonté lui avait permis de surmonter les moments de crise. Ils étaient liés à des tournants, à des décisions à prendre. Dans sa culture natale lointaine, on se parlait beaucoup entre proches. On partageait ses sentiments et ses émotions. On échangeait des conseils. Là où il avait grandi et passé sa vie, c’était moins la coutume. Du moins c’est ainsi qu’il percevait la différence.
Il devait reconnaître qu’il est difficile de cerner et de décortiquer les ondes fines de l’âme et ce qui a trait à l’intériorité. Une part de la réalité apprise nous reste à jamais impalpable, alors que les traces des premiers pas, des premiers mots restent fortement présentes, mais tapies dans notre inconscient. Ce qu’il avait éprouvé étaient plus que des souvenirs, mais irrémédiablement ancrés en lui.
Le monde rationaliste dans lequel il s’était construit prônait qu’il n’y a pas d’effet sans cause. Pouvait-il appeler certains événement l’effet du hasard. Or, toute son expérience avait prouvé le contraire. Parfois une relation lointaine s’établissait étrangement entre deux faits distants dans l’espace et le temps se cristallisait en une unité. Il n’y avait accordé qu’une attention légère. Faute de temps, de disponibilité.
Le sentiment d’urgence bouscule la plupart du temps ce qui est prioritaire. Mais une préoccupation chasse l’autre et le moi social, les défis extérieurs, collectifs prennent une place où l’intériorité et le silence perdent leur place. Ils sont en réalité effacés de la conscience de soi, souvent des signaux qui se perdent dans les émotions.
L’idée du monde parallèle n’a rien de la science fiction. Amin pouvait enfin en être convaincu. L’idée adolescente de construire sa personnalité à force de recherches désordonnées et d’expériences avait fait rapidement long feu. S’il fouillait dans sa mémoire, il y avait eu des étapes dans ce qu’il pouvait considérer comme ses « Mois » successifs. Suffisamment pour conserver sa personnalité globale, mais autrement plus complexe que dans le souvenir de son vécu.
lI réalisait enfin que l’existence humaine avait cela de particulier qu’entre sa naissance et sa mort, elle constitue une recherche de l’identité. Qui suis-je ? Qui est « Moi ». Le développement de l’identité est une construction et une succession de « Moi » au cours d’une vie.
Amin n’avait pas pris conscience de ce voyage en une fois. Il avait reçu des signes précurseurs sous forme d’innombrables petits changements qui, mis ensemble, formaient des sortes d’identités successives. Elles restaient invisibles. Elles faisaient une configuration cohérente vue de l’extérieur. En lui, elles restaient comme autant de naissance de ses différents Moi dans l’ombre du temps.
Seul un sérieux dialogue avec soi pouvait nourrir le chemin vers ce qui avait été pour le moi, souvent confondu avec l’ego, à ses propres yeux et aux yeux des autres. Amin se mesurait à l’introspection lors d’un bilan inévitable dans l’âge avancé.