Une décennie à peine leur a suffi à trouver la formule. Depuis qu’elle est au point, ils l’exécutent avec la précision d’une partition où chaque soupir est gravé dans le marbre.
À partir de huit heures, il l’autorise à venir se lover contre lui. D’abord sur le flanc droit, lui devant, elle plaquée contre son dos, une main dans ses cheveux. Au bout d’un temps dicté par l’habitude, ils pivotent et c’est maintenant lui qui l’enlace et la bécote. Le matin, ils font l’impasse sur la troisième position où il lui offre, étendu sur le dos, sa poitrine pour oreiller. Entre caresses et chatouilles, tendresse et espièglerie, ils restent ainsi blottis à somnoler dans leur chaleur mutuelle jusqu’en milieu de matinée.
Puis la faim les appelle, et le lac en hiver. À tour de rôle, ils fournissent le premier effort de la journée qui consiste à réserver, par téléphone, leurs éternels birchers assortis d’un pain au chocolat à partager avec les moineaux de la plage. Miette par miette au creux de la paume, tout à la joie de voir les plus intrépides s’y aventurer, devinant à leurs chorégraphies d’approche lequel aura l’audace d’y poser furtivement ses petites pattes.
Mais avant ce festin, il faut se rendre à la boulangerie par un itinéraire qu’ils ont défini une fois pour toutes et dont ils ne s’écarteraient qu’à leur corps défendant. Ils longent ainsi les rails sur un sentier pédestre, dans un paysage qui permet de se croire en vacances toute l’année, empruntent une rue pavée qui plonge vers le forum, traversent un parc avant de s’engouffrer dans une venelle qui débouche sur le temple de la gourmandise. Et là, parmi les dizaines de délicatesses qui s’étalent en vitrine, rivalisant d’élégance et de finesse, ils choisissent l’immuable pièce maîtresse de leur rituel dominical.
Quelques marches les conduisent alors au bord du lac, à côté des palmiers qui confèrent une touche d’exotisme à la localité. Sur une plage équipée de transats malgré l’interdiction de baignade, par goût de l’oxymore et de la transgression, ils s’accordent le réconfort de ce mets onctueux avant le coup de fouet d’une eau à six degrés. Puis ils se déshabillent et s’immergent de novembre à avril. Elle nage quelques minutes, tandis qu’il se tient près du bord. Quel régal de sentir leur cœur s’emballer, leur sang accélérer sa course !
Une fois les pieds rechaussés, le reste du corps, gorgé d’endorphines, ne perçoit pas le froid. Un bien-être s’y installe, intense et apaisant. Par galanterie, il a pris le pli d’essorer le bikini et de porter le sac, constituant à lui tout seul le staff technique de la caïd du lac.
Puis ils remontent par la vieille ville où un arrêt earl grey et chocolat chaud s’imposera dans leur café préféré. Ils en profiteront pour taper le carton. De novembre à avril, le rituel se répète, dimanche après dimanche. Bien qu’encore loin de la retraite, ils ne s’en lassent ni elle, ni lui. Non qu’ils soient déjà vieux dans leur tête, c’est juste que la formule parfaite, ils l’ont trouvée plus vite que d’autres.