Poésie 2.0
Thème: Sauver la poésie • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis
Je le cherche partout. Je sniffe les fibres de mon tapis, écarquille les catelles de la cuisine, lèche la crème glacée de mon angoisse. Soit on me l’a volé, soit je l’ai perdu. Je trancherai la main du voleur. J’abattrai mes neurones un à un. La panique appuie le canon de son pistolet contre ma nuque. Il télécharge l’application qui grignotera mon cerveau.
Je suis en charpie. Incapable de joindre ma flemme sans smartfun, j’ai remué ciel et terre dans notre coquille avant de sonner à toutes les portes de nos consanguins. Le blondinet éructait son gazon à l’aide de sa machine électrique, le noiraud taillait ses roseaux. Les deux rousses au fond de l’impasse calculaient des probabilités, notamment celle de trouver un trèfle à cinq feuilles dans leur jardin asphyxié d’hormones. Les autres consanguins gémissaient leur vie dans quelque coin noir charbon de la ville. Personne n’avait posé la pupille sur mon smartfun.
J’ai interrogé Fakelook depuis l’ordinateur portable qui ne se portait plus très bien. Sur Fakelook, la vie ressemble à une tarte aux pommes sortie du four. Les gommes ont des ventres taillés dans le diamant, les flemmes décapitent des trolls, toutes les photos semblent sorties de la cuisse de Robert Doisneau. Sur la page Smartfun-alert, j’ai posté un help désespéré. Dix minutes plus tard, je comptais mille loves, deux cents blablas, zéro indice. Le fond du trou du désespoir m’aspirait, et pour couronner l’extrême onction, l’ordinateur s’est mis à ne plus se porter du tout.
J’ai gigoté des cordes vocales en mode hurlement primal jusqu’au retour de ma flemme et des jetons. Le troisième dans l’ordre d’apparition sur Terre m’a avoué, afin d’éteindre mon dépérissement, qu’il avait planqué mon smartfun. Une fourche m’a traversé le ventre. Faux-jeton d’apocalypse, ai-je pensé tout haut. Je m’apprêtais à lui broyer l’encéphale, mais il m’a jeté son air de raton-laveur battu à la figure. Il était désossé, vraiment, il voulait simplement sauver la poésie en me privant de smartfun, parce que depuis que j’en possédais un, toute prosodie m’avait quitté. Pour se faire pardonner, il m’a récité un texte en alexandrins. J’ai pleuré des pâquerettes tellement c’était beau.
Puis nous sommes allés nous promener dans le pré vert, là où les feuilles mortes chantaient sous nos pas.