Pour sauver la poésie, de deux choses l’une, l’autre est le soleil…
Un poème peut-il se battre contre un fusil, contre un couteau, ou un coup bas ? Il n’est plus temps de sauver la poésie, l’heure de sauver notre peau est venue. On étouffe, captifs de nous-mêmes. Trop occupés à construire les murs de nos labyrinthes, nous regardons ailleurs, efficacement, rationnellement, obstinément. Mais nos nuits noires ne peuvent rien contre cette étoile de lumière chaude.
Parfois, avant que ne meure l’espoir, quelques gènes aux origines des fougères, des libellules et des bourgeons de liberté, réveillent au fond de nos êtres un air neuf, et déversent dans nos cœurs d’étranges vers :
Il est un poème de velours
De ta main ferme tu l’as inscrit
Sur la peau vanille de mes nuits
Sous la peau vitrail de mes jours
Là notre enfoui
prépare l’invisible sève
d’étranges bourgeons s’élèvent
aux branches mortes de nos vies
De ta main ferme tu l’as inscrit
Sur la peau vanille de mes nuits
Sous la peau vitrail de mes jours
Là notre enfoui
prépare l’invisible sève
d’étranges bourgeons s’élèvent
aux branches mortes de nos vies
Une Parole a nommé ces choses afin qu’elles adviennent. Nous voilà joyeusement enfermés dans nos existences, appelés à arracher au néant les mots de la vie. Et les déposer aux pieds d’un alexandrin, d’un sonnet sonnant bien, ou d’un quatrain à qui lever nos vers, et trinquer à ce qui ne rime à rien, et ensemence tout…
De poussière en lumière
Au grand large de tout
Perdre ce qui nous perd
Trouver belle île en nous
Enfants nés d'une marge
Rivage requiem
Son cœur nous garde au large
Libres de nous-mêmes
La veille de sa mort, le 30 juillet 1944, le pilote de guerre Antoine de Saint-Exupéry écrivait :
« Si je suis descendu,
je ne regretterai absolument rien.
La termitière future m’épouvante.
Et je hais leur vertu de robots.
Moi, j’étais fait pour être jardinier. »
Le lendemain, le pilote poète mourrait en vol et sa poésie survivait.
Huitante années plus tard, nous voici dans la termitière, entourés de robots aux intelligences pas naturelles, prolongés de machines aux écrans aveuglants, submergés d’un vacarme où se perd le sens des sons et des images. On ne peut vivre seulement de pixels, de frigos et de super-marchés, d’Éden à Saint-Exupéry, nous sommes des jardiniers. Nous, sauveurs de rien, notre vocation est celle de créatures créatives, cultivant un Jardin des délices, porté à nos bouches amères. La poésie ouvre une voix, pour nous saisir à bras le cœur. Alors labourons, arrosons et vivons sans relâche de nos terres de poésie.
Nous sommes là cernés, si loin de la sauver,
Alors la poésie, fidèlement nous sème.
Sa rosée de lumière en nos cœurs va graver
Les mots fous qui sauront nous sauver de nous-mêmes.