Épisode

Thème: le dernier train pour Fribourg • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex

Je ne connais pas de lieu aussi familier et aussi inattendu.
En entrant dans le wagon, on vise un compartiment de quatre places, entièrement libre si possible. On s’installe dans le sens de la marche, du côté du lac. On pose son sac à main ou son cabas sur le siège d’à côté. On est prêt à le libérer le cas échéant, bien sûr. À ce moment-là, on peut aussi déposer tout le reste :l’attente fébrile du bus, la cohue du métro, l’impatience devant le passage piéton, la course vers le quai, le souffle court, le coup d’œil à l’horloge —  la trotteuse rouge qui entame son dernier tour. 23h44 : le dernier train pour Fribourg !
 
Ne plus rien décider
Ne plus réfléchir
Ne plus avoir à prévoir
 
S’en remettre aux CFF, à la peluche bleu foncé des banquettes — alignement de points bleu clair avec par-ci par-là quelques flocons de jaune.
 
S’en remettre au plaisir de regarder autour de soi. Ceux qui sont déjà là, ceux qui arrivent à la dernière minute. Des corps, des habits, des visages qu’on va capter quelques instants et qui s’évanouiront aussitôt, en même temps que l’on actionnera le bouton d’ouverture de la porte.
On regarde sans en avoir l’air.
Elle est assise en face de soi. Gros sac brillant « I’m so chic ». Elle en sort un casque d’écoute et un Smartphone. Sans transition, ses ongles bronze pianotent à toute vitesse sur le clavier. Comment fait-elle ? À quelle urgence obéit-elle ? À qui écrit-elle ce long message ? Avec des mots gentils ? Avec des mots choisis ? Elle est si occupée, on ne prend pas trop de risque à l’observer. Des chaussures aux écorchures du jean, à hauteur de genou, on finit par regarder son visage à la dérobée. Elle a des clous sur les paupières et aussi à la lisière des lèvres, là où la bouche fait un joli petit V.
Sa voisine, elle aussi, est plongée dans son portable. Elle le tient comme un livre ouvert tout près de ses yeux. Peut-être est-elle un peu myope ? On suit l’étui rose qui disparaît dans le sac en simili brun et les yeux qui plongent dans la nuit en contrebas. On se fait plus discret. Un coup d’œil, la complicité de la vitre.
On se laisse aller au roulis familier. On se noie dans des restes de paysage. Un éclat de voix : 
– Je suis dans le train. Ça va couper, je te rappelle avant que j’arrive !
 
Un léger ralentissement. Derrière la vitre des bâtiments familiers. Ça remue au fond du couloir.
« Prochain arrêt Palézieux. Ce train continue sans arrêt jusqu’à Romont »
Déjà ! On se lève à regret, on aurait bien continué encore un peu avec eux.
 
Le train, c’est comme un feuilleton où les personnages changeraient à chaque épisode.
 

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