Panne d'aisance

Thème: Panne d'aisance / Pépites de papotes • 12 septembre 2025 • par Ana Maria Vidal

Il fait chaud. J’ai choisi de faire ma marche matinale avant le lever du soleil, parce que dès qu’il est là, le petit air frais dégusté lors de premiers pas n’est plus. Cette sensation si délicieuse sera bientôt remplacée par une atmosphère plus pesante. Alors, le temps de rentrer s’imposera. 

J’essaye de prolonger encore un peu ce démarrage de journée en pleine nature. Je cherche une ombre qui me permette de souffler, de reprendre les forces pour rebrousser chemin afin de regagner ma voiture. Ah ! Vive la clim!

Mes pas se sont arrêtés au suivant détour du chemin.  J’adore cet arbre à grand âge. Ce bon cher pépé, je le retrouve souvent lors de mes balades. Doucement, j’appuie mon dos sur son tronc. Je sens les effets de la marche. L’énergie vitale circule dans tout mon corps, le cœur bat content. C’est bon !

Je viens souvent rendre visite à cet arbre. En plus de sa présence majestueuse, qui m’émerveille toujours, en toute saison, je devine une encyclopédie de sagesse accumulée le long de sa longue existence. Il en aura contemplé des évènements de toutes sortes ! 

Ces derniers temps, j’entends de plus en plus fréquemment des personnes qui communiquent avec des éléments de la nature. Comme j’aimerais percer les énigmes qu’il cache ! Dans le silence, j’aiguise ma perception. Maladroite, je cherche ce déclic qui pourrait ouvrir une voie par où l’information pourrait s’écouler, par où ses secrets cachés se manifesteraient au grand jour. Ou du moins, à moi. 

Discrètement, je murmure ma requête. Oui, j’ai le sentiment qu’une connexion s’établit, certes, mais j’avoue que je ne vais pas plus loin qu’une émergence de sensations : intuitions ou imagination ? 

Le temps de repos est en train de faire sa part. Apaisée, je reste encore quelques minutes sans bouger. Pas une bribe d’air qui circule. La chaleur augmente. Le soleil affirme sa détermination à traverser le feuillage et venir dessiner de multiples formes lumineuses sur le sol. 

Je regarde encore quelque minutes le paysage. Par moments, je dirais qu’il se superpose à mon parcours de vie. Que de souvenirs déclenchés par une odeur, une couleur, un son, une sensation… Finalement, je prends la décision de me lever. Je dévisage une dernière fois ce monument végétal. Je caresse ses bosses, ses cicatrices. Je constate les différentes rugosités de son écorce. Mes doigts jouent avec sa peu. Je suis convaincue qu’il aime ce contact. 

Soudain, ces altérations de sa surface me parlent d’accidents en cours de route, en cours de vie. Comme des cicatrices, comme des pannes d’aisance qui ont laissé des traces… Elles n’entachent pas du tout la splendeur du tronc, elles y ajoutent du mystère. Imprégnée de sa sérénité, j’émets le souhait de garder cette paix le long de toute la journée. 

Savourant cet état de présence et de silence, je fais fi de la chaleur, confortée par la promesse d’air frais que ma bagnole va tout bientôt me procurer. Ça y est. J’y suis. Je m’assois, je tourne la clé, - oui, ma voiture est encore de ces modèles anciens où il fallait une clé pour la mettre en route, et elle ne parle pas, chose que j’apprécie. Je n’aime pas ces machines qui prennent la parole, se croiraient-elles des personnes ?  

Je prends donc la route et continue à apprécier le paysage. Soudain, oh non ! Mon regard est attiré par une lumière rouge sur l’écran des vitesses : je roule en réserve. Mais…depuis quand ? Entre parenthèses, j’ai une certaine tendance à être distraite. Et voilà qu’à la vitesse d’un clin d’œil, ma belle sérénité est balayée. Un état d’anxiété la remplace. Je ne vous dis pas à quelle vitesse des scénarios multiples traversent mon esprit. Où est la prochaine station de service ? Il fallait que ce soit aujourd’hui que je décide d’explorer une nouvelle route pour revenir chez moi ! Je n’ai croisé personne. Si la voiture s’arrête, je ferais quoi ? Ai-je pensé à mettre mon tel portable dans mon sac ? Je ne poursuis pas l’énumération de toutes ces phrases, parce que quand je les écris sur le papier, elles semblent bien rangées, les unes après les autres. Cela ne correspond pas à la réalité : dans ma tête elles se bousculent, se marchent les unes sur les autres, certaines ne font que commencer à pointer qu’elles sont brudsquement balayées par d’autres qui prennent le devant. Le tout dans un grand désordre. Ça fait tourner la tête.

Puis soudain, je vois le panneau qui nous informe des différents prix par litre d’essence. Je suis sauvée : J’ai évité la panne d’essence…. mais pas celle d’aisance. Pardi ! Où est passée ma belle sérénité végétale ???

 

 

 

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