Nés pour creuser

Thème: L’uniforme somnambule • 12 septembre 2025 • par Anne Grognuz


Le réveil sonne avant l’aube. Tout est calme dans le petit appartement glacé. Il se lève sans bruit, enfile sa chemise grise, son pull gris, ses salopettes épaisses et coiffe son béret d’un geste machinal.




Dans la cuisine, il boit un café noir, debout, dos tourné à la table. Sa femme dort encore. Ses enfants aussi. Il attrape sa veste grise et sort. Il referme la porte en silence, pour ne pas réveiller sa famille.




Dehors, l’hiver a déjà tout recouvert de gris. Le ciel, le bitume, les façades, tout suinte le froid. Il marche. Il rejoint d’autres silhouettes semblables à la sienne. Vestes, salopettes, bérets, visages fermés. Ils avancent sans un mot, comme des funambules sans fil, comme des somnambules en uniforme.




À la mine, le contremaître les attend. D’un geste sec, il ouvre l’armoire. Chacun y prend une lampe frontale, une pioche et une pelle. Ils descendent dans la cage d’ascenseur, les traits tirés, les pensées absentes. Dans les galeries noires, ils retrouvent leur wagonnet, celui laissé là la veille, déjà à moitié rouillé par l’habitude. Ils le poussent d’un pas lent, sans même y penser.




Et toute la journée, ils refont les mêmes gestes que leurs pères avant eux, sans y penser, comme si l’épuisement avait pris la place de la pensée. Ils frappent la roche, regardent la poussière qu’ils soulèvent, celle qui s’accumule dans leurs poumons. Ils triment durement, eux, les oubliés de la prospérité.




À quoi bon rêver d’autre chose ? Ils se sont endormis dans ce rôle transmis, et leur uniforme, c’est leur vie : grise, lourde, collée à la peau. Un habit d’oubli. Une seconde nuit.




Le soir, ils remontent. Noirs de charbon, fatigués jusqu’à l’âme, ils s’effacent dans le crépuscule comme des ombres qu’on n’a jamais vraiment vues.

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