Melchior
Thème: Guide égaré • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis
Car, dans le sac qui me fait face roupille un de ces clébards échelle 1/50ème aux yeux globuleux d’hyperthyroïdien. Poils ras pour l’animal, chemiser écarlate et robe crème pour sa maîtresse qui dépose un baiser sur le crâne de l’hydrocéphale à pattes. Notre convoi cingle à travers la campagne vaudoise, le contrôleur bavasse à l’autre bout du wagon, ça raconte sa vie au téléphone, ça caresse son laptop et, pendant ce temps, la dame embrasse son chien en rafale – on dirait un pivert sur un tronc d’arbre.
Impossible de savoir, derrière son regard vitreux et inexpressif, si l’animal apprécie. Il faut cependant savoir que la bestiole, avant de monter dans le train, s’est copieusement roulée dans les résidus de crottes, s’est léché le fondement avec avidité, s’est frottée aux trottoirs dégoulinants d’huile de moteur, et c’est maintenant la dame qui s’en met plein les lèvres – j’espère que son mari n’est pas trop douillet.
Tout à coup, la voilà qui fronce les sourcils, plonge ses mains au fond de son sac comme d’autres dans le cambouis, farfouille, taguenatse. Un pépiement de détresse s’échappe de ses lèvres, le chien couine, le haut-parleur grésille une annonce que personne ne comprend. « J’ai oublié mon guide », se lamente la dame. Elle semble franchement contrariée. Nous cinglons vers Lausanne, terminus du trajet, et je m’entends lui dire, d’un ton des plus rassurants : « L’office du tourisme vous dépannera, madame ».
Elle me fixe, éberluée, de ses yeux chassieux, avant de fondre en larmes. Ça ruisselle, ça goutte, ça délabre son maquillage. Tandis que sa bouche crachote quelques hoquets, je recherche en moi des propos apaisants. Personne ne semble se soucier de cette détresse qui envahit le wagon. Je n’ai ni mouchoirs, ni serviette à proposer. Je ne vais quand même pas essuyer ses larmes avec la manche de mon pull. Peut-être que le contrôleur, bientôt à notre hauteur, pourra moucher et consoler madame. Je le hèle discrètement tandis que le train cahote à l’entrée de Lausanne. Puis le chien, soudain, émerge du sac pour se presser contre sa maîtresse et, de sa langue grisâtre, presque noire, laver le désespoir de cette dame tout à coup luisante de bave, une dame enfin réconfortée qui sourit entre ses larmes avant de murmurer, d’une voix chancelante, que l’office du tourisme ne la dépannera jamais autant que Melchior.