Médianoche

Thème: Frère(s) de lune • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Au premier regard, j’ai su que dans nos veines coulait le même venin. Il était là, sous l’œil de la pleine lune, comme emprisonné par le halo d’un projecteur – j’aurais pu le croire sur scène, ombre devenue lumière sous les feux de la rampe, et je me suis approché. Sans hésiter. Aimanté par cette silhouette. Il n’a pas semblé surpris. Il m’a laissé venir sans frémir. Derrière ses mèches de cheveux noirs coulait son regard, un reflet de lune, un abysse. Un imperceptible mouvement de ses mains a détourné mon attention. Les derniers mètres qui nous séparaient se sont dissouts, je me suis collé à lui, son haleine sentait le soufre. Je ne m’étais pas trompé. Du sang séché balafrait les commissures de ses lèvres. Nous nous sommes embrassés. Un goût de métal a envahi ma bouche, ombre et lumière dansaient autour de nous, le cri d’un chouette s’est évanoui dans le lointain.

 

Le goût du sang, l’haleine tiède de la mort. Il venait de démembrer une femme, m’a-t-il raconté, à l’entrée de ce parc qui fait la joie des familles durant les chaudes journées d’été. Elle avait crié, supplié. La peur est souvent bruyante. Contrairement à l’effroi. Elle avait fini par se taire et se laisser dévorer. Quelque chose de rance, un relent aigre entrelardait ses chairs. Une toxico, sans doute, a-t-il conclu avant que je lui parle de ce type rencontré une heure plus tôt. D’un coup de lame, je lui avais tranché le ventre. Il m’avait fixé avec l’incrédulité de celui qui ne comprend rien à ce qui lui arrive. Yeux exorbités, bouche ouverte. À peine un râle tandis que ses entrailles chaudes se répandaient à ses pieds dans un bruit flasque. Il s’est affaissé, presque en prière, et je l’ai repoussé pour mieux accéder à ce festin dont j’ai lapé la moindre goutte.

 

La lune se voile la face derrière le coussin gris d’un nuage. Pudeur céleste. Nous nous embrassons encore. Nos mains arpentent nos corps, glissent sur nos queues, s’abandonnent à la frénésie de ce désir nocturne. Tous les deux repus, nous pouvons accorder nos désirs, lisser nos archets, effleurer les cordes du plaisir et laisser la mélodie glisser le long des murs. Un chat feule à l’abri d’une haie. Du trottoir s’évapore la chaleur de la journée écoulée, plombée d’un soleil intrépide, et je lève les yeux vers le ciel, vers ces astres qui nous regardent comme mille petites pupilles dilatées, qui nous observent, enlacés tels deux frères de lune, mais j’entends des pas, des talons qui s’affolent, une robe qui froufroute.

 

Nos mains se quittent, nos pas s’accordent, et nous allons ensemble goûter à notre première proie commune tandis que la lune, soudain libre de tout écran, vient éclairer la scène du crime.

 

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