Marche! Militaire
Thème: L’uniforme somnambule • 12 septembre 2025 • par Fredy Thévoz
Une caserne, des caporaux, un sergent-major, un arsenal rempli de matériels et d’uniformes. Oui l’habit dans ce lieu, fait le moine, car il y a quelque-chose de germanique dans le folklore militaire suisse. On y croise la landwehr et la landsturm dans le stamm des officiers, et si on l’ignore, on apprend vite que « Kleider macht Leute », « le vêtement fait l’homme » et l’uniforme fait le soldat. Avec la liberté de se vêtir, on perd aussi la liberté de penser…
Alignés, uniformisés des pieds à la tête, les ordres ont aussi un accent germanique : March ! Halt !!
Ces mouvements, appris jusqu’à l’automatisme, sont enseignés dans une école spéciale, l’école de section. À toute heure du jour et de la nuit, l’école de section nous apprend à marcher au pas, en rangs et en colonnes de deux, de quatre ou de huit. Au mot « Halt » hurlé, il faut s’arrêter sur deux pas, très appuyés. Cela produit un double son mat, sec et sonnant, qui plaît au commandant devant qui l’on se tient immobile, jusqu’à qu’il en décide autrement. Ailleurs, « commandant » est un défaut, ici c’est un grade. Au début je m’arrangeais pour me décaler un peu des autres. Vite repéré, j’ai dû rentrer dans le rang après quelques corvées où j’ai perdu le peu d’estime qu’il me restait. Me voilà camouflé à moi-même, discipliné, aligné, lobotomisé, comme les autres.
Une bataille perdue se déroule sous mon casque de fer durant l’école de section. Je tente, par la pensée, de m’évader, d’exister, d’extraire quelque chose de moi hors du bourbier gris-vert. Pourtant, à force de répétition, la conscience s’endort, mon cerveau se met à distance. La pensée en pause, j’agis, je bouge, au service d’un pouvoir pour qui le bien de tous a besoin de la négation de chacun. En vérité, je ne suis pas juste un uniforme somnambule, je suis un lâche, un traître, le vrai, pas celui qui déserte et je n’irai même pas cracher sur leurs bombes. Mon être, mon seul bien, je le laisse piétiner mon cœur et mes rêves, à coups de bottes et de tirs sur cibles aux silhouettes humaines, histoire de s’habituer.
Voilà, je me défile, et je défile avec mes frères d’armes, hypnotisés d’obéissance à quelques casquettes ivres de pouvoir. Et je défile, marionnette dans mon rang, ma section, mon bataillon, bien rongé et digéré par une armée qui prépare la guerre, et prétend l’éviter. Et je défile, au rythme d’une musique militaire, qui est à la musique, ce que le droit est à la justice, selon Clemenceau. Et je défile encore, sous l’apparence d’un guerrier vaincu, mais l’apparence est le fond qui remonte à la surface, comme nous l’a appris Victor Hugo.
Si vous entendez le bruit des bottes, fuyez ! J’arrive avec ceux qui font semblant d’obéir à ceux qui font semblant de savoir où ils vont. Fuyez ! ou vous pourriez périr, lorsqu’on arrêtera de faire semblant.