L'épouvantail

Thème: L’uniforme somnambule • 12 septembre 2025 • par Pierre Jean Ruffieux

Du matin au soir, je me sens misérable dans mes oripeaux militaires. Sous son casque à plume, ma tête d’osier tressé ballote dans le vent. Les coques de noix qui me servent d’yeux sont aveugles. Je n’ai même pas la peau sur les os. Sur mon squelette de bois, une vieille croix volée par les enfants du lieu au cimetière du village, mon uniforme de tirailleur flotte dans le vide. Quand une rafale le gonfle, on pourrait croire un instant que mon corps est fait de chair vivante, mais l’illusion ne dure pas. Le plus souvent, mon uniforme pendouille sur mes membres décharnés comme un vieil habit suspendu à un cintre. Mes épaulettes d’apparat sont élimées, les boutons de ma veste rouillés, mes bottes de cuir noir plus craquelées que le plus aride des déserts. J’attends la nuit pour renaître.

Un couple de corneilles m’utilise souvent comme perchoir. Sur le chemin de l’école, les enfants tentent avec maladresse de les chasser à coups de cailloux. Si un projectile me frappe, je ne ressens aucune douleur. Quant aux adultes, ils me craignent trop pour oser s’approcher. Dans toute la région, on me considère comme un croque-mitaine malfaisant, et je ne connais aucun moyen de convaincre les gens de mes bonnes intentions à leur égard.

Me retrouver chaque matin planté ailleurs dans l’un ou l’autre champ autour de leur village les terrorise. Ils y voient une malédiction, quelque manœuvre satanique ou de sombres agissements de magie noire. La nuit tombée, personne n’ose sortir de chez lui, personne ne me voit reprendre vie, recouvrer la vue et l’ouïe, réajuster mon casque et me dégourdir les jambes avant d’arpenter jusqu’au jour les abords du village en chantant de ma voix cassée des airs de corps de garde. M’entendre terrorise les habitants. Incapables de dormir, ils se retournent dans leurs lits en tremblant.

Du soir au matin, je me sens fier dans mon uniforme rutilant. Je déambule de-ci de-là dans la campagne environnante en faisant grand bruit de mes chants et de mes bottes cloutées. Je sais que mes rondes suffisent à éloigner les bandes de pillards et de violeurs qui hantent la région depuis la fin de la guerre. Il faudrait seulement que je parle la langue d'ici pour que mon cœur soit en joie, car j’aimerais tant faire savoir aux villageois que je ne suis pas une menace pour eux, mais un esprit protecteur qui tente de racheter les horreurs qu’il a commises sous les drapeaux du temps qu’il était leur ennemi.




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