L'horodateur
Thème: Le parking des amnésiques • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis
- Où sont les toilettes ? demande une dame à voilette et bottines qui semble s’être déjà pissé dessus.
- L’horodateur est là-bas, m’indique un homme à képi et pyjama à rayures ; il faut payer.
Ma mère m’apprend qu’elle s’est acheté un vélomoteur. Elle aimerait se balader à la campagne, vers Echallens, où elle a rencontré mon père. Je lui demande où se trouve cette merveille qui l’emmènera sur les traces de ses jeunes années. « Là-bas ! », me dit-elle. Elle me montre une Kawasaki 500 jaune et bleue montée sur sa béquille. J’approuve d’un hochement de tête, belle machine dis-donc, mais est-ce que ton permis de conduire est encore en règle ?
- Quel permis ? Enfin, Olivier, tu sais bien que cela n’a aucune importance…
- Je croyais qu’Olivier était à l’école ?
- C’est mercredi. Olivier a congé, comme tous les enfants.
- L’horodateur est là-bas, il faut payer !
Le type au képi brandit une canne au risque de nous éborgner. Une ribambelle de personnes âgées crapahutent autour des voitures en stationnement. Famille et amis les encadrent au mieux, sous l’œil scrutateur du personnel infirmier. Une dame se plaint de son mari – il change de prénom tous les jours, c’est affreusement fatigant –, une autre ne retrouve plus le numéro de téléphone de sa fille aînée. « Elle est morte, cette conne », lui affirme une emperruquée de gris à la démarche chancelante.
Je glisse le bras de ma mère sous le mien pour une balade direction l’horodateur. Ça nous occupera. « Ton père aurait pu venir, les après-midi parking l’ont toujours amusé. Tu te souviens, quand on faisait les courses le samedi, il adorait klaxonner en frôlant les portières ouvertes ». Elle rit à dentier déployé. Monsieur képi nous emboîte le pas, il faut payer, il faut payer… Tout se paie, dans la vie, évidemment, mais je me demande si les pièces que nous jetterons dans la machine ne sont pas une obole symbolique, comme si nous enfilions un jeton dans un billard électrique pour s’accorder une vie ou deux, avec l’espoir de remporter l’extra-ball.
- Dis-moi, la fille aînée de cette dame, tout à l’heure, est vraiment morte ?
- Bien sûr que non. Mais elle est vraiment conne.
Je regarde ma mère. Un clin d’œil lui plie la paupière. Puis elle s’approche de moi telle une conspiratrice. « Vous m’apprendrez à conduire le vélomoteur, n’est-ce pas, Monsieur ? Vous m’êtes très sympathique. »