Quand Lucien emménagea dans son appartement sous-gare, ses amis le rassurèrent :
- Tu verras, au bout de quelques jours tu n’entendras même plus passer les trains de marchandises.
Ce qui était effectivement le cas pour la plupart des habitants voisins des voies ferrées. Mais pas pour Lucien, bien au contraire. Il faut dire que ses fenêtres donnaient directement sur les rails, peu après l’extrémité des quais direction Genève. Dix mètres à peine séparaient les vitres des wagons partant de la voie 8, de la table de cuisine de Lucien. Alors forcément, il se mit à noter mentalement l’heure de passage et la destination de chaque train :
- Ah, voilà l’Interregio pour Genève-Aéroport de 06h48. Pile à l’heure ! Dans trois minutes devrait passer le direct pour Annemasse, suivi de la S1 pour Grandson, départ 06h55 voie 8.
Les wagons de pendulaires rythmaient ainsi ses petits-déjeuners – café au lait, tartine beurre-confiture et yaourt vanille - pris régulièrement de 06h45 à 07h05. Le temps de faire ensuite sa toilette et de s’habiller afin de pouvoir quitter son domicile – deux tours de clefs au verrou – à 07h26 précises. Ce qui lui permettait en marchant d’un bon bas d’attraper le bus N°1 à l’arrêt Epinettes à 07h31, bus qui le déposera 8 minutes plus tard à 152 m. de son travail. A moins qu’un incident de circulation – jamais à exclure hélas à ces heures de pointe – ne vienne perturber cette routine bien rôdée.
Lucien n’aimait ni les changements, ni les retards. Que la S3 pour Allaman parte à 52 au lieu de 49 et sa matinée était ruinée. Pire encore, que l’Intercity de 07h15 pour Zürich – premier arrêt Yverdon – soit déplacé sur voie 3 au lieu de voie 5, et Lucien passait la journée à se demander pourquoi. Un vrai supplice que les chiffres, qu’il alignait 8 heures 12 durant sur son ordinateur, ne parvenaient pas à dissiper.
Lucien habitait malheureusement trop loin de la gare pour percevoir distinctement les messages diffusés par les haut-parleurs sur les quais. Selon la direction et la force du vent, seules quelques bribes lui parvenaient, qui le mettaient littéralement en transe :
- L’inter…au dép…voie 7…ra avec…tard de…nutes. Ceci…dû à…tente…tre train…vous…cions…otre comp…
Vite, il lui fallait retrouver quel train allait partir de voie 7. Était-ce L’Interregio pour Annemasse ou celui pour Yverdon ? Collé à la fenêtre de sa cuisine, l’attente était insoutenable jusqu’à ce que Lucien puisse apercevoir à l’avant du train le bandeau lumineux indiquant sa destination. Un jour, un conducteur avait oublié de mettre à jour cet affichage qui indiquait toujours « Lausanne » alors que le train roulait déjà en direction de Renens. Lucien n’en avait pas dormi pendant deux nuits.
Quand les ouvriers eurent achevé la paroi anti-bruit devant ses fenêtres, privant Lucien de la vue et du bruit des trains, sa vie devint insupportable. Il déménagea à Genève, tout près de l’aéroport, où aucun mur ne l’empêcherait de voir ni d’entendre décoller les avions.