Dans les années nonante, plus particulièrement à la tournure du deuxième millénaire, on assiste chez l’homme occidental à deux mouvements paradoxaux : l’émergence des assistances informatiques pour la plupart des actes de la vie courante, comme la conduite automobile où l’humain ne fait qu’indiquer la destination ou confie même cette tâche à la machine, ou comme les livraisons à domicile, particulièrement prisées de certains adolescents et jeunes adultes, qui les dispensent de devoir quitter l’espace nommé « chambre » qu’ils occupent. À la même époque, se répandent des pratiques ancestrales que l’on aurait pu croire réservées à des civilisations préhistoriques, ou à des communautés tribales d’Amazonie ou du Bush australien. Nombre d’hommes et de femmes, rejoints par des membres de la communauté LGBTQIA+ (IA dans l’acception d’intersexe et d’asexuel et non d’intelligence artificielle), ont recours à la scarification, aux tatouages, au piercing, se passant un anneau à travers le nez, à l’instar des taureaux avant que la société protectrice des animaux n’intervienne. La mode des tatouages prit une ampleur telle que, dans les cités, le nombre d’échoppes de tatoueurs dépassa presque celui des ongleries.
Des humains, particulièrement chez les sportifs, avec une préséance pour les footballeurs, firent tracer à même leur corps des motifs tels que des crânes, des serpents, des dragons, le prénom d’une conquête amoureuse, celui des enfants engendrés, des croix et signes cabalistiques, ou simplement une fleur ou un papillon. Ces motifs se trouvèrent également disponibles sur des plateformes informatiques. Nous nous situons à la frontière des coutumes ancestrales et du monde numérique. Un être dépourvu de tatouages fut montré du doigt sur les plages, tant une peau vierge était devenue singulière. Cette pratique, avant-guerre réservée aux marins, aux prisonniers et à quelques rebelles s’était, parallèlement au développement informatique, à celui de l’intelligence artificielle et de la médecine, répandue dans l’ensemble du monde occidental, à l’instar de la mode des jeans troués et du végétalisme. Fréquente à l’âge de la pierre taillée et de la pierre polie, elle s’est réintroduite dans le tissus social de l’âge de la pierre électronique. En quelques décennies, le singulier est devenu pluriel et le pluriel, singulier.