Le taon qui passe

Thème: Je vous parle d'un temps... • 12 septembre 2025 • par François Guichon

C’est l’été. Une canicule comme on n’en a pas eu depuis dix ans. Les rues du village sont désertes, portes et volets clos. Les habitants sont terrés au cœur des maisons, collés aux ventilateurs. Règne un silence d’apocalypse, comme si le moindre bruit contribuait à réchauffer encore l’atmosphère. Le temps lui-même semble peiner à égrener les minutes à l’horloge de l’église.

Juliane n’en peut plus de cette immobilité. Elle a enfourché sa bicyclette, chapeau de paille sur la tête, et bravé la chaleur pour traverser en pédalant les cultures desséchées par la fournaise jusqu’aux bords de la rivière à une dizaine de kilomètres de là. Du flot tranquille aux reflets verdâtres il ne reste plus qu’un ridicule filet d’eau qui zigzague sous les pierres. Pas même de quoi se rafraîchir les pieds, encore moins se baigner. Mais sous les arbres qui ombragent les berges il fait un peu moins chaud. Presque supportable.

Juliane s’étend sur un carré d’herbe qui n’a pas encore roussi. La fraîcheur toute relative du sol la réconforte à travers le tissu de sa robe légère. Elle se laisse aller à rêvasser  jusqu’à somnoler, puis s’endormir, bercée par l’atmosphère apaisante du lieu.

Un bruit la tire de ses rêves et la fait se redresser. Frédérick est assis à côté d’elle, qui lance de petits cailloux dans le lit desséché de la rivière. Ils rebondissent en ricochets dérisoires avant de se blottir parmi leurs congénères, déchirant le silence de leurs chocs minéraux.

-        Pardon, j’voulais pas t’réveiller. 

-        Alors c’est pas malin de lancer des cailloux.

-        J’m’ennuyais. Et t’avais l’air de bien dormir. Tu ronflottais même un peu.

-        T’es vraiment trop con !

Frédérick habite le village voisin. Juliane le croise parfois à l’épicerie-boulangerie-tabacs qui persiste à vivoter dans ce coin de campagne perdu. Il a deux ans de plus qu’elle et va déjà au lycée dans la ville la plus proche. De toutes façons, les garçons n’intéressent pas Juliane. Ils sont trop brusques et ne pensent qu’à jouer au ballon. Au village, elle a ses deux « meilleures » amies avec qui elle passe la plupart de son temps. Ça lui suffit amplement. Elle voudrait rester toute sa vie avec elles.

-        Toi aussi t’as trop chaud chez toi ?

Haussement d’épaules de Juliane.

-        Bien sûr. Mais surtout je supporte pas de rester enfermée. Fallait que je bouge.

-        Dommage qu’on puisse pas se baigner. Y’a vraiment rien à foutre ici. C’est trop nul ce bled !

-        Aie !!

-        Qu’est’c’qu’y’a. J’t’ai rien fait !

-        Non c’est une bestiole qui m’a piquée. Là dans la nuque. Ça brûle !

-        Ça doit être un taon. Y sont affamés ces temps-ci. Gratte surtout pas, ça va être pire.

-        J’peux pas m’empêcher, pleurniche Juliane.

-        Bouge pas. J’reviens.

Frédérick s’éloigne vers le haut du pré, arrache ça et là quelques plantes parmi l’herbe, qu’il frotte entre ses mains. Il s’agenouille ensuite derrière Juliane et lui applique sur la nuque la masse verdâtre qu’il a au creux de la paume.

-        C’est du plantin. Un truc de ma Mémée, qui s’y connait en remèdes. Avec elle, pas besoin de médics. Ça va plus te démanger, tu vas voir.

Ce disant, Frédérick masse délicatement la nuque et les épaules de Juliane qui frissonne, une douce sensation irradiant tout le haut de son corps. Pas sûr que ce soit sous l’effet du plantin…

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