Le Sosie de Jean Ziegler

Thème: Fils de personne • 12 septembre 2025 • par Marco Bucher

 Marco, janvier 2025

Le sosie de Jean Ziegler

J’habite Genève, je suis fonctionnaire et je suis le sosie de Jean Ziegler. C’est embarassant. La ressemblance s’est déclarée progressivement. Quand j’étais jeune, il n’était pas trop connu et on ne voyait pas sa tête à la télévision, car il était ostracisé par les médias. Après la chute du mur de Berlin, il est devenu acceptable, parce que désormais inoffensif pour la scène politique suisse. On l’écoutait poliment débiter ses invectives anticapitalistes, une bonne conscience à peu de frais et l’affirmation intellectuelle que les élites suisses sont des cyniques et non des imbéciles heureux. Il était devenu un trublion divertissant dans un pays où les élites baissent volontiers leurs culottes pour la prospérité.

Bref, si c’était que cela, ça irait encore, mais voilà que ma femme Barbara a commencé à me regarder de façon bizarre, après que ces amies lui ont fait la remarque que je lui ressemblais beaucoup. Sa libido qui jusque-là était au beau fixe en pris un sérieux coup. S’envoyer en l’air avec son mari Bernard, c’était chaud, mais avec Jean Ziegler, à ça jamais ! Avec sa gueule de bouledogue… Elle a trouvé la solution : on a dû faire cela dans le noir, c’est nul, mais comme ça, elle pouvait peut-être s’imaginer que j’étais Brad Pitt à la place, je suppose… Je préfère ne rien savoir. J’ai essayé de changer d’apparence, mais la marge est réduite quand on perd ses cheveux et qu’on a l’habitude de porter un costume trois-pièces. Jean Ziegler, il ne se posait pas trop de question au niveau vestimentaire avant de passer à la télé, un vrai look soigné de bibliothécaire, rien de foufou, mais maintenant, on lui a conseillé de s’habiller en fonctionnaire fédéral pour être plus crédible. Je ne sais plus quoi penser… Note, il y a des bons côtés, quand j’arrive dans un restaurant, on me donne la meilleure table et je suis servi aux petits oignons, c’est comme ça que je sais que les serveurs sont très mal payés. Je laisse couler, par lassitude, mais j’en abuse pas non plus. Surtout que je ne prends jamais son accent de mandarin bernois.

Moi qui étais le fils de personne, un anonyme par choix, cultivant la discrétion toute helvétique à son paroxysme, me voila jeté dans la fosse aux ours. Désormais, on m’interpelle dans la rue et je dois même sortir ma carte d’identité pour clore la discussion. Je ne veux pas lui faire du tort, il n’y peut rien. Pour finir, je me suis résigné à me laisser pousser une barbe bien épaisse et j’ai cultivé l’art de porter des lunettes de soleil en toutes circonstances. J’en m’en sors pas trop mal finalement, j’aurais pu avoir la tête de Guy Parmelin, au secours !

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