Le rire de la tortue

Thème: Le déni du dindon • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Le docteur Caron entrouvre la fenêtre. Avec monsieur Léchot, c’est toujours pareil : une odeur aigre semble le suivre comme une nuée de mouches. Sans compter son animal. Qu’il crie est une chose, n’importe qui a besoin d’extérioriser son angoisse lors d’une consultation, mais cette bestiole exhale une telle puanteur… Quand on dit qu’animal et maître se ressemblent, on pense à la silhouette, la démarche, parfois la tête. On n’évoque jamais les remugles d’une peau qui exsude, d’une bouche qui crie sa pestilence.

« Je vous en prie ». Caron montre la chaise à son client tandis qu’Odile, l’assistante-vétérinaire, extirpe la bête du sac de transport. On se bouche le nez, on s’active en apnée. Heureusement, l’animal se montre docile.

- Alors, de quoi s’agit-il aujourd’hui ? demande le vétérinaire ; nous sommes à jour question vaccins, n’est-ce pas ?

- Oui, intervient Odile ; On a fait le coryza, la leucose, la rage il y a trois mois.

- Je viens pour autre chose, insiste Léchot.

- Dites-moi, cher monsieur !

- Mon dindon se prend pour deux ouistitis.

Quelques secondes d’un silence incrédule ricochent contre les murs.

- Votre dindon ? reprend Caron ; deux oustititis ?

- Exact.

- Pouvez-vous m’en dire davantage ?

- Eh bien… Certains jours, mon dindon pousse des cris de singes, se comporte comme un singe, mange comme un singe. Il a essayé d’avaler une banane presque entière qui l’a à moitié étouffé, et puis il se met tout à coup à sauter d’arbre en arbre dans le jardin, sans compter ses tentatives d’épouiller notre chien avec ses pattes crochues – il a fallu soigner quelques plaies, vous comprenez ?

- Certes, mais pourquoi deux ouistitis ?

- Parce qu’un ouistiti en vaut deux.

Sur la table de consultation, l’animal s’ébroue lentement, dispersant son odeur aux quatre coins de la pièce.

- Ecoutez, cher monsieur Léchot, si vous voulez un diagnostic plus précis, ceci afin que je trouve une solution, un remède, j’aimerais que vous filmiez la prochaine crise de votre… dindon avec votre smartphone.

- Il est dans le déni, docteur.

- J’ai bien compris. Vous le filmez, vous m’envoyez la vidéo, ensuite nous verrons. Ce serait faisable ?

- C’est que… Tout à coup il fait le singe, il est imprévisible.

- Tenez-vous prêt. Il n’y a pas urgence, de toute manière.

- Pas urgence ?

- Non. Le déni ne se soigne pas en trois minutes. Soyez à l’affût avec votre téléphone, monsieur Léchot, un homme averti en vaut deux…

Caron fait signe à Odile qui replace l’animal, aussi docile qu’un paresseux, dans son sac de transport, avant de raccompagner léchot et son fardeau jusqu’à la porte. La cage d’escalier les avale.

- Vous ne trouvez pas que son phacochère sentait moins mauvais que d’habitude ? déclare Odile.

- Vous n’allez pas vous y mettre aussi, pouffe Caron.

Et Odile d’éclater de rire tel une tortue à poil ras.

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