Le requin se repent toujours deux fois

Thème: Le requin repenti • 12 septembre 2025 • par François Guichon

Ce 22 juillet sera une journée particulièrement exceptionnelle pour Yvan Delamaerd – le d ne se prononce pas – PDG et actionnaire principal du groupe Vitoflor. Ce jour-là à 11h30, heure de Paris, il annoncera lors d’une vidéoconférence planétaire à l’ensemble du groupe Vitoflor, la stratégie révolutionnaire qu’il mettra en place pour les années à venir. Un bouleversement radical qui ébranlerait tout le monde de la pharma.

Il avait toujours été un adepte des changements de cap audacieux, de l’évolution disruptive plutôt que linéaire, mais là, il ne s’agissait pas moins que d’une inversion totale de paradigme. Une volte-face qui ferait date dans l’Histoire.

A la tête du groupe depuis une dizaine d’années, il avait fait entrer Vitoflor dans le club très fermé des géants de l’industrie pharmaceutique. Des années de travail acharné pour réduire les coûts, innover à tous crins, gagner des parts de marché et surtout faire exploser les dividendes. Absorbant au passage les concurrents trop timorés pour résister à sa voracité.

On ne lui connaissait pas d’ami, encore moins de femme ou de maîtresse. Même pas de loisirs extravagants où exhiber sa fortune. Une existence monacale dédiée exclusivement au travail et à la prospérité de Vitoflor. Sans excès, ni aucune émotion.

Delamaerd était réputé – et surtout redouté – pour ses décisions extrêmement rapides et tranchantes, souvent empreintes de cruauté. Prédateur au regard glacial, au petit nez pointu, il semblait totalement dénué de la moindre empathie, même pour ces plus fidèles collaborateurs qu’il pouvait congédier d’un claquement de doigts.

Alors quand Yvan Delamaerd annoncerait ce 22 juillet que l’ensemble des sociétés du groupe Vitoflor aurait deux ans pour se mettre en conformité avec les normes les plus sévères de production éco-responsable, cela ferait l’effet d’une bombe. Mais on était habitués à ces revirements inattendus. Par contre la déflagration provoquée par la publication de la charte éthique du groupe qui entrerait en vigueur immédiatement en déstabiliserait plus d’un : un document édictant le bien-être et l’épanouissement de chaque collaboratrice et collaborateur comme vertu cardinale au détriment du rendement. Les dirigeants convaincus d’exercer des pressions sur leurs subalternes seraient licenciés séance tenante. Du jamais vu !

Enfin, la moitié des bénéfices seraient réinvestis dans la lutte contre la pauvreté et les effets du dérèglement climatique. Les investisseurs apprécieront – ou pas.

Le récent séjour d’Yvan dans un monastère bouddhiste au Népal – un des rares congés qu’il s’était octroyé en dix ans – n’y était certainement pas pour rien : les heures de silence passées face aux moines en méditation avaient peut-être ébranlé sa conception de l’existence. A tel point qu’il avait aussi décidé de s’intéresser vraiment à la vie de ses proches collaborateurs et collaboratrices...

 

Le buzzer de mon portable me fait sursauter. Je m’étais endormi sur mon clavier au petit matin, occupé à répondre aux dizaines de mails de mon Inbox. Bordel ! J’ai un call dans moins d’une demi-heure et mon boss chez Vitoflor ne plaisante pas avec la ponctualité. Pas même le dimanche matin.

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