Le grenier

Thème: La poésie du désordre • 12 septembre 2025 • par Pierre Jean Ruffieux

Pour écrire un joli poème

j’ai rassemblé quelques babioles 

dans ma carriole 

et pris la route sinueuse

qui mène je ne sais où.




Dans mon grenier s’entassaient en désordre

les scories de ma pauvre enfance

un chien en peluche blanche qui s’appelait Milou

une locomotive Märklin en forme de crocodile

quatre dinosaures dessinés au Néocolor sur un feuillet fripé

l’Île Mystérieuse dans la collection Hetzel 

que m’avait offert ma grand-mère le jour où enfin j’ai su lire sans ânonner

un petit moteur électrique qui ne servait à rien 

reçu le jour de ma première communion d’un oncle conducteur de trains.




Dans le vieux coffre de ma mémoire

qui traînait dans un coin

j’ai découvert aussi un fatras

de souvenirs pâlis 

et de vieilles photos

si craquelées qu’on n’y distinguait plus les visages de ceux que j’ai aimés.




Et fouillant plus profond

j’ai exhumé une interminable écharpe de grosse laine verte 

que mon épouse m’avait tricotée pour un Noël de notre jeunesse

un chapeau de femme en feutre rouge

souvenir d’un voyage à Rome quand notre couple était encore à la fleur de son âge

une couverture bédouine en poil de chameau véritable

une lampe cabossée de mineur bolivien

et le plus horrible des porte-bonheur : un fœtus de lama momifié.




Mon grenier suffit à me sustenter. Je ne descends jamais dans ma cave à la recherche de trésors cachés, car je sais que je n’y trouverais, jetées en vrac, rendues illisibles par l’humidité, que les traces honteuses de mes pires actions. On n’écrit pas de la poésie avec des immondices. 




Pour tout dire, j’envie parfois les nomades de l’esprit, ceux qui ont verrouillé leur mémoire et savent écrire de la prose ou des vers au présent perpétuel, sans se retourner jamais, se contentant de regarder le monde avec des étoiles dans le regard. 




Quant à moi, le vieux chiffonnier, je suis condamné à remplir sans cesse ma carriole de vieilleries dépareillées pour nourrir mon imagination. J’ignore où je vais, mais je dois savoir d’où je viens si je veux trouver des mots à écrire. 



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