Le fonctionnaire de la bronzette
Thème: le fonctionnaire de la bronzette • 12 septembre 2025 • par Ana Maria Vidal
Mr. Le secrétaire frappe à la porte du bureau du premier ministre.
Avec le ton sec habituel, la permission pour entrer est accordée.
Après les salutations de courtoisie, Mr. le secrétaire se racle la gorge. Il se sent mal à l’aise. Ses mains sont moites. Il connait bien les réactions virulentes du premier ministre quand il n’est pas content. Et il craint qu’il n’aille pas apprécier ses difficultés à trouver le bon candidat pour le nouveau poste récemment créé.
« Mr le 1r ministre, par rapport au concours pour attribuer le poste de fonctionnaire de la bronzette,.. »
Il est sévèrement interrompu par un geste méprisant et un ton de voix sec : « 2 minutes s’il vous plaît, ne voyez-vous pas que je suis occupé ?! » Sans lever le regard de son bureau, il hoche la tête en signe de désapprobation et continue à réviser ses papiers.
Mr. Le secrétaire commence à transpirer. II ne sait pas comment avouer qu’il n’arrive pas à définir le cahier des charges de ce nouveau poste. Dans sa tête des phrases se croisent, se heurtent, gueulent ou chuchotent, mais aucune ne semble se diriger vers la bouche afin d ‘être exprimée à voix haute.
Tandis qu’il essaye de se ressaisir au milieu de ce tourbillon de mots, il constate que Mr. Le Premier Ministre est en train de se métamorphoser. De plus en plus brillant et il émet une chaleur implacable. Tout le décor s’efface. Un doigt devenu rayon lumineux le pointe: « C’est vous que j’ai désigné comme fonctionnaire de la bronzette, ne me faites pas perdre le temps !!! C’est à vous de vérifier que personne ne dépasse le temps accordé pour prendre des bains de soleil. Mettez en place des systèmes de parcage payants dans les zones non ombragées. Définissez bien la limite à ne pas dépasser. Les personnes ne peuvent pas s’absenter du travail plus que 15 mn. Il ne manquerait plus que ça !!! Affichez de manière visible les contraventions appliquées aux rebelles. J’ai dit ! »
Au fur et à mesure que la voix tonitruante du Mr- le Premier le submerge, Mr. Le Secrétaire est ahuri par la métamorphose qui se produit devant lui : Le premier ministre est véritablement en train de devenir un soleil éclatant. Une angoisse grandissante saisit le secrétaire. Il regarde autour de lui : impossible d’échapper à ces rayons qui sont en train de tout inonder. Ils l’entourent comme s’ils allaient l’emprisonner dans un cocon brûlant. Il essaye vainement de se débattre, de protester, de dire qu’il y a erreur, qu’il n’a jamais accepté ce poste, mais la voix reste étouffée dans sa go rge, le son refuse de sortir. Le cocon devient de plus en plus serré. Il se débat, mais ses mouvements empiraient la sensation d’être ligoté. Ses efforts sont en vain.
Ses pensées aussi semblent être comprimées, elles sont confuses, comme tricottées les unes avec les autres de manière serrée. L’oppression arrive à des niveaux insupportables, il n’arrive pas à libérer les bras, le cocon est en train de l’étouffer. Avec un grand effort, finalement un cri se fraye le passage à travers sa gorge ! Et soudain, il se réveille. Étourdi, il réalise qu’il rêvait… Il a besoin de quelques minutes pour se dégager de se rêve absurde et inquiétant …et des draps qui s’obstinaient à ligoter son corps…
« Il n’y pas de cauchemar qu’un bon café ne puisse effacer » Et il se dirige vers la cuisine en goûtant le bonheur d’étirer ses membres et de marcher librement., je reste encore quelques minutes sans bouger. Pas une bribe d’air qui circule. La chaleur augmente. Le soleil affirme sa détermination à traverser le feuillage et venir dessiner de multiples formes lumineuses sur le sol.
Je regarde encore quelque minutes le paysage. Par moments, je dirais qu’il se superpose à mon parcours de vie. Que de souvenirs déclenchés par une odeur, une couleur, un son, une sensation… Finalement, je prends la décision de me lever. Je dévisage une dernière fois ce monument végétal. Je caresse ses bosses, ses cicatrices. Je constate les différentes rugosités de son écorce. Mes doigts jouent avec sa peu. Je suis convaincue qu’il aime ce contact.
Soudain, ces altérations de sa surface me parlent d’accidents en cours de route, en cours de vie. Comme des cicatrices, comme des pannes d’aisance qui ont laissé des traces… Elles n’entachent pas du tout la splendeur du tronc, elles y ajoutent du mystère. Imprégnée de sa sérénité, j’émets le souhait de garder cette paix le long de toute la journée.
Savourant cet état de présence et de silence, je fais fi de la chaleur, confortée par la promesse d’air frais que ma bagnole va tout bientôt me procurer. Ça y est. J’y suis. Je m’assois, je tourne la clé, - oui, ma voiture est encore de ces modèles anciens où il fallait une clé pour la mettre en route, et elle ne parle pas, chose que j’apprécie. Je n’aime pas ces machines qui prennent la parole, se croiraient-elles des personnes ?
Je prends donc la route et continue à apprécier le paysage. Soudain, oh non ! Mon regard est attiré par une lumière rouge sur l’écran des vitesses : je roule en réserve. Mais…depuis quand ? Entre parenthèses, j’ai une certaine tendance à être distraite. Et voilà qu’à la vitesse d’un clin d’œil, ma belle sérénité est balayée. Un état d’anxiété la remplace. Je ne vous dis pas à quelle vitesse des scénarios multiples traversent mon esprit. Où est la prochaine station de service ? Il fallait que ce soit aujourd’hui que je décide d’explorer une nouvelle route pour revenir chez moi ! Je n’ai croisé personne. Si la voiture s’arrête, je ferais quoi ? Ai-je pensé à mettre mon tel portable dans mon sac ? Je ne poursuis pas l’énumération de toutes ces phrases, parce que quand je les écris sur le papier, elles semblent bien rangées, les unes après les autres. Cela ne correspond pas à la réalité : dans ma tête elles se bousculent, se marchent les unes sur les autres, certaines ne font que commencer à pointer qu’elles sont brudsquement balayées par d’autres qui prennent le devant. Le tout dans un grand désordre. Ça fait tourner la tête.
Puis soudain, je vois le panneau qui nous informe des différents prix par litre d’essence. Je suis sauvée : J’ai évité la panne d’essence…. mais pas celle d’aisance. Pardi ! Où est passée ma belle sérénité végétale ???