Le dindon de la fable

Thème: Le déni du dindon • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim

Un dindon n’était pas peu fier 
De son physique de jeune premier
Et prenait des poses altières
En jetant des regards guerriers. 
Il se trouvait irrésistible,
Arrondissait sa queue
Prenait des airs terribles
Son goitre en devenait bleu
Et jetait des œillades gourmandes
Dans un effort de séduction 
Sur la cour des dindes en bande
Qui faisaient à peine attention.
 
Un vieux dindon fort décrépit
Le goitre pendant et tout fripé
Paraissait vraiment mal bâti
Pour séduire les gallinacées.
Que ne soignes-tu pas ton physique 
Pour tenter de plaire à ces dames ?
Se moquait le dindon cynique 
Le regardant comme un quidam.
Le vieux sage sans charpente
Ne se laissait pas démonter
Et sous ses paupières tombantes
Luisait une prunelle animée. 
Ne t’en fais pas pour moi,
Répondait le vieil animal
J’en ai vu passer des comme toi
Et moi je suis là, même bancal.
 
Le jeune qui n’écoutait rien
Faisait saillir ses pectoraux
Et provoquait l’ancien
Le traitant de antihéros.
Mais sous le physique ingrat
Du gallinacé déplumé
Se cachait une grande expérience
Qu’il se gardait bien d’exhiber.
Quand les premiers froids arrivèrent 
Les plus avisés des dindons
Avant que ne s’annonce l’hiver
Se blottirent dans le cabanon.
 
Le jeune volatile prétentieux
Voulant impressionner la foule
Se pâmait devant le vieux
Se moquant de sa chair de poule.
La maîtresse de la maison
Qui jetait du froment
Augmenta les rations
D’un large supplément
À l’approche des fêtes
Avide, le jeune dindon 
N’en laissa que des miettes
À ses pauvres compagnons.
Avec mon corps de jeune premier
Il me faut plus qu’aux décharnés
Dit-il au vieux recroquevillé
Dans un coin sans rien manger.
 
Le maître du domaine
À mi-décembre vint prendre l’air
Avec sa femme Madeleine, 
Il parcourut la volière.
Que faire de ce vieux dindon
Sinon l’apprêter pour Noël ?
Suggéra le maître de maison.
On voit ses os sous ses bretelles
Il ne ferait pas un repas
On s’y casserait sans doute les dents
Celui-là ferait un bon met
Dis la dame en désignant 
Le jeune dindon qui se pâmait.
Prenant conscience de son destin 
Il tenta de se faire discret
Mais jamais il n’y parvint
Après s’être gavé tout l’été.
 
À l’orée du Réveillon
Sous l’œil malin du vieux sage
Ils se saisirent du gras dindon
Qui fut emporté sans ambages.
La jeunesse doublée d’arrogance
Tête baissée se laisse piéger
La Vieillesse avec son bon sens
Déjouera bien des dangers.

Newsletter

Recevez chaque mois les textes directement dans votre boîte mail.

S'ABONNER