Le choix de Fernand
Thème: le dernier train pour Fribourg • 12 septembre 2025 • par François Guichon
A l’école déjà, cette disposition lui créa moult problèmes. Le temps qu’il hésite à donner la bonne réponse au Maître – « est-ce bien juste ou y-a-t il un piège ? » - celui-ci avait déjà posé la question à un autre élève. Bien qu’intelligent et travailleur, Fernand passait donc pour un cancre. Ce qui se confirmait inexorablement aux examens. Il n’avait pas fini de compléter la première ligne du formulaire que les autres rendaient leur copie et que la cloche sonnait la fin du temps imparti. A force de redoublements et promu par des enseignants excédés par son comportement, qu’ils prenaient pour de l’arrogance, il finit tant bien que mal l’école obligatoire.
Ses parents étaient paniqués car il lui fallait désormais choisir un apprentissage parmi toute une palette de formations. Un vrai calvaire qui dura presque dix-huit mois. Finalement, il opta pour la menuiserie, plus par défaut que par conviction. Il s’y révéla précis et méticuleux dans l’exécution des tâches qu’on lui confiait. Mais à maintes reprises, son patron exaspéré le retrouva tétanisé devant le râtelier à outils – « c’est mieux d’utiliser des vis à croix ou à fente pour ce meuble ? » - ou la main sur la ponceuse – « du papier de verre 80 ou 120 ? ». Evidemment, aux examens de fin d’apprentissage, il échoua lamentablement. Son patron exténué ne voulu pas prolonger son contrat. Etrange…
Comme il approchait de la vingtaine, l’armée se rappela à son bon souvenir et le convoqua pour l’école de recrues. Il vécu là la période de sa vie la plus épanouie. Plus de décision à prendre, juste obéir aux ordres, aussi stupides soient-ils. Fernand se révéla un soldat modèle : ponctuel, respectueux, et étonnamment rapide – parfois trop – à exécuter les ordres aboyés par ses supérieurs. Les quatre premiers mois passèrent si rapidement qu’il opta - sans hésitation pour une fois – à prolonger avec le service long, puis à grader et à payer ses galons dans la foulée.
Arrivé sans peine au grade de sergent, la situation se compliqua alors car il lui était maintenant demandé de prendre des décisions – choisir deux volontaires parmi les cinq qui se proposaient, décider lors d’une marche entre la route à gauche et le chemin à droite. Un enfer qui se solda par une mise à pied expéditive : son lieutenant, pourtant expérimenté, était au bord de la dépression. On le remit illico dans le train, mais à Bern, écartelé entre le choix des différents horaires et types de trains – « Intercity ou régional, 1ère ou 2ème classe ? » - Fernand resta figé devant le grand panneau lumineux.
A la nuit tombée, un contrôleur en fin de service, intrigué par ce voyageur immobile*, lui demanda ce qu’il cherchait :
- Le train pour Fribourg, mais je sais pas lequel prendre…
- Ah, ça c’est Schade. Le dernier il vient juste de partir !
* Est-ce une réincarnation de Giono, de Neruda ou de Pessoa ?