Le café matinal
Thème: Au violon • 12 septembre 2025 • par Ana Maria Vidal
Après des mois moroses, le cœur brisé, elle n’arrivait plus à distinguer si la nostalgie qui continuait à l’habiter était due à l’absence de l’amoureux ou à la sécheresse de son territoire francophone, réduit au silence. Elle se prenait la tête avec ce questionnement.
Un matin, elle se réveilla habitée par cette certitude : « Pars, pars dans un pays où tu pourras au moins continuer à cultiver cette langue que tu aimes tant ».
Tout s’enchaîna facilement. Ses prestations comme designer étaient hautement appréciées depuis longtemps et l’irruption du télé travail dans les mœurs post-covid facilitèrent ce dépaysement.
Depuis quelques mois elle prend plaisir à habiter en Provence. Elle se sent renaître. L’horizon a adopté la couleur de tous les possibles et ça sent la lavande.
Elle a instauré un petit rituel matinal : café croissant dans le bar de la place du village. Elle adore y boire son renversé pendant qu’elle prend un plaisir secret à écouter les conversations à accent provençal des habitués. Assis aux tables autour d’elle, ces gens-là constituent un paysage de plus en plus familier pour lequel elle sent croître une tendre affection. Elle aime capter des bribes de leurs dialogues. Elle se sent comme une discrète voleuse de leurs échanges, sur lesquels elle laisse couler son imagination pour tisser des scénarios de toutes les couleurs.
Ce matin, à sa droite, quatre dames d’un certain âge partagent goulument leurs commérages. Marion oriente discrètement son antenne parabolique vers ce petit groupe. Après des échanges sans trop de substance, d’après elle, son attention est retenue par un commentaire qui a le son d’une dissonance. Quelque chose échappe à sa compréhension. Il s’agit d’un tel Francis qui a été mis au violon. Cependant, tout ce qui tourne autour de ce Francis n’a aucun rapport ni avec cet instrument ni avec la musique. On dirait qu’il s’agit d’un épisode plutôt sombre. Elle voit bien que quelque chose lui échappe. Sa curiosité augmente d’un cran : elle est face à une expression qu’elle ne connait pas.
Une fois arrivée au bureau, elle sent le besoin impérieux de décrypter ce hiéroglyphe. Elle plonge sur internet et découvre scotchée que cette formule, « être mis au violon », date du 13º siècle, qu’elle n’est plus utilisée dans le langage judiciaire, même si à Madagascar on peut encore l’entendre. C’est ainsi qu’elle apprend que ce violon n’était certainement pas un instrument de musique, mais une prison proche d’un poste de police. Drôles de dames !
Marion sourit avec gratitude. Ces quatre femmes lui ont permis d’enrichir sa connaissance de la langue française, même si c’est à leur insu ! Décidément, ses cafés matinaux se révèlent être une source d’inspirations et de découvertes.