Le bois qui chante

Thème: Au violon • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex

Connaissez-vous la forêt des Arses ? Une forêt bien connue des luthiers, au-dessus de Rougemont.
L’autre jour, j’y suis retournée, guidée par le responsable des forestiers du Pays d’Enhaut. Après une première approche en 4x4, nous avons traversé à gué une rivière de neige : celle que les canons de la station endiguent chaque hiver et qui retrouve sa liberté au mois d’avril. Au-delà de l’intervention humaine, la vie sauvage, la forêt qui se régénère naturellement. Les bucherons à qui on l’a confiée se contentent de l’observer, d’enlever quelques sapinets trop serrés et de cueillir de temps à autre un épicéa bicentenaire. Ils ne disent pas "abattre", ils disent "cueillir".
Les plantes sélectionnées pour la fabrication des instruments à cordes doivent avoir poussé parfaitement verticalement. Pas si simple quand il s’agit d’affronter les assauts du vent. Comme les hommes, les arbres réparent leurs fractures : un cal de sève qui n’apparaitra qu’au moment de l’équarrissage, reléguant la bille à des usages moins prestigieux, râperie ou bois de feu.
 
Les élus, quant à eux, prendront le chemin de la xylothèque, une ancienne grange noircie par le soleil, près de la cure du village. Au rez-de-chaussée, c’est le séchage des quartiers. Ceux-ci rejoindront, quelques années plus tard, l’étage supérieur, débités en morceaux choisis et entreposés sur des rayonnages. C’est là que le luthier viendra faire son choix, en compagnie du forestier. Au violon, les planches biseautées, à la guitare, les planches planes et régulières !
Si l’épicéa est le bois de résonance idéal pour la table de l’instrument, c’est l’érable qui sera choisi pour en fabriquer les côtés. Mais pas n’importe quel érable : l’érable sycomore ondé, le bien nommé, avec les ondes subtiles qui traversent sa chair. Un érable sur cent dans la forêt des Arses !
Dans cette grange aérée, baignée d’une lumière naturelle, j’ai imaginé le luthier s’emparer d’une pièce, la caresser, la frapper de la pulpe de ses doigts. J’ai quitté la xylothèque dans un bon silence. Un silence habité par le bois qui chante.
 

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