L'audition

Thème: Un grand moment de solitude • 12 septembre 2025 • par Anne Grognuz

J’ai choisi de participer à ce concert en solo et maintenant, j’ai envie de déclarer forfait. Plus le moment fatidique approche et plus je sens l’angoisse monter. Il y a quelques années, mon trac était simplement lié à l’idée de me produire en public, mais j’étais sûre de ce que je pouvais réussir et je parvenais à le gérer. Maintenant, il s’est rajouté la crainte que ma voix ne sorte pas ou que le son ne soit pas plein et doux comme je savais si bien le faire. Depuis que j’ai eu le COVID, j’ai des problèmes vocaux que je n’avais pas avant, au point de vouloir arrêter de chanter. Ma voix a non seulement baissé, mais son timbre a changé. De plus, en 2022, au bout d’une demi-heure de chant, j’étais aphone. En une année, grâce à mon professeur, j’ai récupéré, mais pas complètement. Je tiens plus longtemps, mais mes aiguës ne sortent pas et j'ai peur de dérailler. Alors, pour cette audition, j’ai choisi une pièce pour contralto afin que la tessiture soit confortable, le « Nisi Dominus » RV 608 de Vivaldi, première partie. Je le sais par cœur, je peux le faire... Mais pourquoi est-ce que je me mets dans des situations pareilles à mon âge ?...
Je ne peux pas me dégonfler. Je me suis engagée, je dois le faire.
Après les raccords, la mise en voix et la répétition des chœurs d’ensemble, chacun s’est isolé dans un coin de la salle pour se recentrer et se préparer moralement. Plus le temps passe, et plus j’ai le trac. Je me retrouve seule avec moi-même à devoir assumer. Je relis ma partition pour vérifier si j’ai bien mémorisé les parties du piano ainsi que les endroits exacts de mes départs.

Allez Anne, vas-y, tu ne risques rien. Le public présent est bienveillant. Tu as répété avec le pianiste. Il sait où tu respires et respirera avec toi dans ces vocalises trop longues pour les faire en un seul souffle. Concentre-toi sur la musique et tout ira bien !

Les premiers collègues chanteurs ont fini leur tour de chant. C’est à moi. Je m’avance. Je suis prête. Je fais un signe à Fabio. Il joue son introduction, je chante mentalement sa partie et je me raconte mes départs. Je débute après quatre phrases musicales et un temps de silence :
  • Nisi, nisi Dominus aedificaverit domum, aedificaverit domum.
Tidadi tata tata. Je dois partir avant les pom pom
  • In vanum laboraverunt.
Je continue en fixant un point au fond de la salle. Je parviens à faire abstraction du public.
 
Je ne suis pas satisfaite de ma prestation parce que ma voix n’est pas sortie comme je le voulais. Je suis surprise par les applaudissements et, après le concert, par les félicitations personnelles que je reçois. Je n’y crois pas. Le pianiste me dit que j’ai été très précise. Mon professeur s’associe à lui pour me dire que j’ai bien réussi mes vocalises. Ce n’était ni trop glissé, ni trop saccadé, mais bien marqué et là, je sais que c’est sincère parce que ça correspond à ma propre analyse. Ouf, c’est fini !

Anne Grognuz

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