L'album
Thème: Lorsque je me regarde dans la glace, je ne me trouve pas • 12 septembre 2025 • par Madeline Demaurex
À la première page, il y a ce cliché sépia aux bords dentelés : une petite glace rectangulaire est suspendue au-dessus de l’évier de la cuisine un peu plus haut que la savonnière accrochée à la paroi et des lavettes qui sèchent, pendues à leur clou. Les sept visages de la maisonnée ne s’y attardent pas : celui de l’aînée qui a toujours une mèche qui rebique et l’oreille droite qui pointe sous les cheveux – oh, ces oreilles décollées ! – celui des garçons qui y jettent un regard désinvolte avant d’endosser leur sac d’école, celui de la mère, qui, un bébé dans les bras, vaporise de brillantine sa permanente châtain, celui du père enfin, qui au retour de l’écurie se débarrasse de la poussière de foin dans la cuvette de fer blanc et qui, de deux coups de peigne vigoureux, replace ses cheveux en arrière.
À la page suivante, c’est une photo noir-blanc un peu plus grande : dans la salle de bain récemment installée trône une pharmacie dont le miroir recouvre toute la porte. Dans un joli cliquetis, il s’ouvre sur un alignement de contenants hétéroclites : préparations du pharmacien dans leurs bouteilles brunes aux multiples facettes — dakin, eau oxygénée — ou dans leurs boites métalliques — onguent contre les crevasses, pommade du bûcheron —, bandages, Mercurochrome, eau de Cologne, décongestine et aspirine. La porte refermée renvoie l’image de la paroi proche avec sa petite étagère peinte remplie de mouchoirs en tissus. Entre deux, le visage de l’adolescente qui hésite encore à se trouver jolie.
Pour les essayages, elle se rend dans la chambre des parents qui ont acquis à leur mariage une commode surmontée d’un miroir imposant bordé d’un cadre en bois. C’est une autre photo de l’album.
Un jour elle a ouvert un tiroir et trouvé un joli soutien-gorge saumon avec des coussinets en mousse à placer dans les bonnets. Et sa mère qui ne met jamais de soutien-gorge ! Avec une pointe de culpabilité, elle a habillé sa poitrine naissante, fermé les petits crochets dans son dos et grimpé sur le lit conjugal. En se regardant dans la glace, elle s’est trouvée une autre, celle qu’elle oserait être bientôt.
En tournant la page, elle tombe sur cette photo – en couleur cette fois — prise à la piscine entre la pelouse et le vestiaire : deux grands miroirs verticaux placés côte à côte avec leur inscription respective, avec Tao, sans Tao. Elle passe devant les cabines, se regarde dans la glace teintée, son bikini orange enveloppé d’un hâle parfait. Elle rit de la supercherie, elle se trouve belle.
Quelques pages plus loin, elle retrouve cette photo prise dans la ville. C’est la tombée du jour. Elle marche vite en jetant furtivement un regard aux vitrines de la rue. Elle ne voit pas les mannequins dans leurs tenues automnales, elle regarde sa silhouette qui glisse au-dessus des pavés. Lorsqu’elle se regarde dans la vitrine, elle se sent bien dans son corps.
À la fin de l’album, il y a encore une photo de salle de bain, avec une armoire de pharmacie plus moderne, celle-là, éclairée par un tube néon. Une femme se regarde dans la glace, elle se dit que les années ont passé. Elle coiffe ses cheveux blancs, caresse ses rides de la pulpe des doigts. Elle n’allume pas la lumière, elle enlève ses lunettes : le visage dans la glace est un peu plus flou, un peu plus jeune…
Lorsqu’elle se regarde dans la glace, elle retrouve toutes les femmes qu’elle a été et celle qu’elle est maintenant. Et la glace sourit.