La traversée

Thème: Fils de personne • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Entre les hautes tours, les arbres décharnés et les cheminées d’usines, murs et barbelés fusionnent avec la grisaille du ciel. L’humidité colle les feuilles mortes au sol de béton. Les semelles geignent comme des pleureuses. Une odeur de pourriture et de désespoir stagne dans l’air.

Sous la bruine grasse, vous attendez. Bonnets de laine, sweats à capuche, jeans rapiécés, baskets ou claquettes. Pieds nus. Vos membres alourdis par le quotidien, vos muscles agacés d’incertitude. Dans vos regards s’égarent le mur d’en face, les grillages des fenêtres, les conteneurs de détritus, l’espoir d’autre chose. Vous respirez les effluves de cette société ultralibérale qui vous a fabriqués. Vous espériez les feux de la rampe, la cour des grands, la bagnole et la villa avec piscine, vous n’avez que l’ombre des coulisses et les arrière-cours miteuses.

Bientôt l’Apocalypse. La révélation. Admis. Renvoyés. Une croix dans une case, je vous en prie Madame, au revoir Monsieur. Vous ne connaîtrez de la Bible que le cuir de la reliure et l’idée d’une métaphore, mais vous aurez connu le Purgatoire. Vous y êtes. Quelques francs par jour et l’attente, toujours.

Vous pensez à vos familles, vos enfants, vos amis. À la clarté des paysages, aux ombres granuleuses, à l’amour de ce soleil qui semble s’être perdu en route. Vous entendez les hurlements d’hommes armés, vous voyez l’éclat argenté de la lumière sur le canon d’un fusil, la puanteur des cadavres voue retourne l’estomac. En ces instants, vous êtes certains de votre choix. Prendre la route n’était pas un caprice. La vie vous appelait ailleurs, même si elle ressemble à un dépotoir abandonné aux mulots et aux pillards.

La route. À ces hommes et ces femmes qui enregistrent vos identités, éparpillent les pages de vos dossiers, vous n’osez raconter. Vos corps perclus de crampes, ventres aux abois, gorges râpeuses, cerveaux déconnectés. Laisser squelette et muscles déchirer les frontières, additionner les kilomètres. Tendre la main aux passeurs qui pourraient vous la couper pour être certains d’empocher tous les billets. Vous entasser dans un bateau de fortune, bétail expédié au-delà des flots, et affronter les creux en espérant les sommets. Passer par-dessus bord, mourir dix fois, ressusciter, compter les cadavres jetés à l’eau comme autant d’inutiles bouteilles à la mer. Prier. Lécher le sel de vos peaux, ronger vos ongles, mâcher leurs rognures – les pauvres se contentent de maigres festins.

Toucher au but. Vous n’êtes plus que dix, vingt, peut-être trente. Les autres se sont transformés en monstres marins ou en sirènes. Peur, souffrance, douleurs, horreur se confondent et s’échappent de vos entrailles en un cri de bête sauvée d’un cataclysme. Hagards, hébétés, vous vous demandez pourquoi la mort vous a épargnés. À quel moment Dieu a décidé de pousser votre voisin dans les limbes et de vous garder en vie. Vous tremblez de bonheur et de désespoir jusqu’au fond de vos os.

Ce désastre, cette folie, vous n’osez les raconter. Charon vous a emmené sur sa barque, vous lui avez faussé compagnie. Qui comprendrait ? Et, de toute manière, on vous a volé vos passeports, vous les avez perdus, oubliés. Vous êtes fille et fils de personne. Qui vous écouterait ?

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