Fatiha ressentait la solitude comme la source profonde et unique de son bonheur à se plonger en elle-même, aller le plus loin possible pour en ramener une œuvre. Elle travaillait le marbre. Son dialogue avec la matière n’avait rien à voir avec la mondanité d’une conversation légère. Tant que la sculptrice n’avait pas arraché à la noble matière la fragilité que le marbre protégeait en son cœur, elle ne pouvait, elle si menue, créer le terrain du face à face.
Quand on se mesure à une merveille de la nature, il faut d’abord traquer ses propres limites. Seule, la solitude la plus totale peut donner accès aux chemins secrets qui y mènent. Tout projet d’artiste le sait et connaît ses difficultés.
En tant que sculptrice, Fatiha avait opté pour la « pierre resplendissante », selon son étymologie, Fathia venait de recevoir une immense pièce de marbre brut. C’était son projet fondamental que d’ajouter ce gigantisme à la dureté de la matière, à la beauté de ses veines et à leur mouvement. En art, comme en amour, la première approche relève de l’inspiration. Ensuite commence le travail.
La solitude est la compagne fidèle et indispensable de la création. Elle peut s’éveiller au cœur de chaque personne même au sein d’une foule. En art, c’est un art en soi que de la cultiver. Elle initie l’idée de sa naissance jusqu’à sa plus parfaite réalisation. C’est au fond de soi que l’essentiel prend forme, évolue et arrive à maturité.
Fathia avait puisé dans ses dix ans de création la nécessité de se tourner vers l’intérieur pour exister pleinement face à la puissance et la résistance de la matière. Car, pour inerte que paraisse la pierre avec laquelle elle dialoguait, elle est enracinée dans un gigantesque dépôt de calcaire depuis plus de 300 millions d’année.
La pièce qu’elle allait réaliser consistait en la plus pure et précieuse de tous les marbres : le marbre blanc. Sa qualité la meilleure se trouvait en Afghanistan dans la ville de Hérat, le lieu de naissance de Fathia. Comme toute la richesse du sol du pays l’excellent marbre partait à l’étranger. La légende dit que les palais de riches saoudiens et leurs résidences étaient ornés de la précieuse pierre.
La jeune sculptrice attribuait son choix inconscient de son art à sa frustration de se réapproprier une part de sa terre, même loin d’elle. L’autre pôle de cette passion prenait sans doute source dans la force immense de la foi qu’elle avait en sa volonté à travers cette pierre à soulever des montagnes.
Cette traversée qu’elle se donnait pour projet la mettait au défi d’elle-même. Elle méritait de se mesurer à elle-même. Le chemin de solitude était le seul à la mener à la patience de parler à la matière et d’attendrir son cœur de pierre. Contrairement à ce que l’on croit, la pierre ne restait pas silencieuse tout en résistant. Mais les mots de Fathia qu’elle murmurait doucement en son for intérieur avaient le goût d’une solitude dans son combat offrant un sens à son travail artistique. Puis peu à peu, la solitude se transformait en une amie incontournable. Le voyage initiatique avait eu lieu et continuait à travers chaque sculpture.
À mesure que son monde intérieur s’élargissait, elle parlait à l’univers. C’est à ce moment précis où elle aurait pu baisser les bras que la pierre lui offrait les courbes de ses flancs lisses pour la récompenser de son courage. Et à la fin, portée par une euphorie extatique, Fariha rendait grâce au bonheur de la solitude.
Dissidents de la pleine lune
Sima Dakkus Rassoul
12 juin 2023