L’Église, pleine à craquer d’amis déjà ivres, de cousins, de tantes, de grands-parents émus aux larmes, de curieux venus en qualité de pique-assiettes, vibre au son de l’orgue. Les mariés ont vu grandiose. Ils ont convoqué Bach et sa toccata, interprétée par un organiste échevelé qui laisse courir ses émotions sur le clavier. C’est divin. Samantha en pleure tout son rimmel. Elle vacille sur ses talons aiguilles, se rattrape au bras de Rick, à qui elle vient de dire oui pour le meilleur et pour le pire. Rick a aussi lâché un oui qui a résonné jusqu’au sommet de la voûte. Ils se sont embrassés, le prêtre s’est incliné, la foule a applaudi et crié.
Maintenant que Jean-Sébastien se répand de la nef au transept, que sa musique vibre le long du narthex, Samantha pense à ce qui l’attend. Un nouveau logement, pelouse-piscine-potager (admirons l’allitération), une nouvelle voiture assez spacieuse pour les trois enfants que Rick lui fera, et un chien, pourquoi pas, elle a toujours aimé ces bestioles.
Songer à son avenir l’emplit d’un bonheur infini. Elle se projette, imagine leur avenir, les surprises de cette belle aventure maritale, mais aussi les joyeuses habitudes qu’elle nourrira avec Rick, cette routine qu’une belle complicité exaltera. Samantha se voit déjà au supermarché le samedi matin, au cinéma le jeudi soir, en vacances en Italie ou au Mexique, dans des hôtels où ils seront accueillis en habitués, madame-monsieur, quel plaisir de vous revoir, oh comme les enfants ont grandi depuis la dernière fois, mais vous prendrez bien votre apéritif favori.
Samantha lâche un hoquet d’émotion.
À la sortie de l’église, les mariés prennent place à l’arrière d’une Rosalie bleu pétrole conduite par le frère de Rick, ex champion de karting. Derrière eux, la procession des amis, de la famille s’étire telle une longue chenille sous un soleil au sourire éclatant.
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Jeff a trop picolé. Il le sait, mais il fait partie de ces types qui savent conduire bourrés, comme il le répète souvent, et le trajet du pub à son domicile ne prend que dix minutes. Il tripote son autoradio, pianote sur son téléphone. Appeler Lisbeth. Lui dire que c’est fini, terminé, elle peut remballer son gros cul et ses petits nichons. Depuis le temps. Six ans. Trois cent douze semaines d’une routine insupportable. Le jeudi au cinéma, le samedi au supermarché. Et ces hôtels, toujours les mêmes, pour des vacances aussi rassurantes que barbantes. Jeff suffoque. Jeff aspire à un clash, à une avalanche en plein été, il aimerait de la stupéfaction, de l’adrénaline, n’importe quoi plutôt que les sempiternels, oh mon chéri je sais que tu adores mes pâtés à la viande, tu en reprendras bien un ?
Jeff compose le numéro de Lisbeth. Son regard quitte la route, il sent que la voiture dévie, lâche son téléphone, jure, et le chat qui se lavait le trou de balle sur le trottoir voit le bolide de Jeff emboutir une rosalie à une vitesse folle, et c’est ainsi que trépasse Samantha, à l’aube de son mariage, qui aura duré vingt-cinq minutes, trente secondes et treize dixièmes.