La main tendue

Thème: Le déni du dindon • 12 septembre 2025 • par Sabine Dormond

Les gens sont médisants. Elle arrive toujours à s’arrêter à temps. Ses accidents à répétition sont la
faute à pas de chance. La loi des séries. Qu’y peut-elle si un dindon s’est jeté sous ses roues ? Est-ce
un crime d’avoir essayé de l’éviter ? Et vaut-il vraiment la peine d’en faire tout un plat quand elle n’a
au final embouti que la clôture du préau ? L’important n’est-il pas que tous les enfants aient réussi à
l’esquiver ?

Celle qui n’a aucun problème d’alcool essuie une larme. Je lui répète qu’elle n’est pas seule, qu’elle
est ici chez elle. Elle n’en revient pas qu’on puisse à ce point s’acharner sur elle. La licencier pour une
clôture en bois ! Au moment où elle se démène déjà pour retrouver un appartement ! Comme si ce
n’était pas assez dur de se remettre du choc d’avoir trouvé toutes ses affaires devant la porte
d’entrée et constaté que sa clé n’entrait plus dans la serrure ! Et surtout de devoir admettre qu’elle
est à nouveau tombée sur un malade instable et versatile, alors que cette fois, elle y avait cru au
point d’emménager chez lui !

C’est certainement dû à son âge. Ils ont pris le premier prétexte venu pour rajeunir leur effectif. Le
monde est de plus en plus impitoyable. Heureusement qu’il y a encore des gens comme moi pour
accepter d’ouvrir leur porte à une amie en détresse le temps qu’elle se retourne !
L’amie qui n’a pas de problème d’alcool monopolise l’ordinateur. C’est qu’entre les offres d’emploi et
les régies immobilières, il y a fort à faire. Je me résigne à écrire à la main, quitte à devoir ensuite tout
retaper. C’est aussi dans mon intérêt si je ne veux pas qu’elle s’incruste ad aeternam. Nos efforts
conjugués portent leurs fruits, puisque l’amie qui n’a pas de problème d’alcool m’annonce trois jours
plus tard qu’elle a un rancart.

En la voyant se maquiller, je me demande si elle n’en fait pas un peu trop. La jupe n’est-elle pas un
peu courte pour un poste d’enseignante ? Mais l’amie qui n’a pas de problème d’alcool part toute
confiante et guillerette et j’arrête aussitôt la préparation de la dinde farcie prévue pour le souper en
admirant une fois de plus sa fascinante capacité à rebondir.

Quand elle revient en miettes en début de soirée, je n’ai pas la force d’en rajouter à sa détresse.
Alors j’éteins mon ordi pour épancher son chagrin. Une fois de plus, l’amie qui n’a pas de problème
d’alcool est tombée sur un gougeât qui l’a plantée après l’apéro en la laissant payer sa part, alors
qu’ils avaient convenu d’aller manger dans un bon resto.

J’écoute et je console en m’abstenant de relever que j’aurais préféré la savoir écumer autre chose
que des sites de rencontres. Ce n’est bien sûr par le bon moment. Je note juste dans un coin de ma
tête qu’il me faudra annuler la location prévue de ma chambre d’ami et songer à acheter un
deuxième ordi.

   - Tu m’écoutes ou tu fais semblant ? demande brusquement l’amie qui n’a pas de problème
d’alcool.

Prise en faute, je rougis et me répands en excuses.

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