La cour des grands
Thème: Je vous parle d'un temps... • 12 septembre 2025 • par Ana Maria Vidal
Je suis donc revenue à la cuisine. J’ai fait les gestes si quotidiens de brancher la bouilloire, choisir un sachet, sortir ma tasse préférée du placard, et anticiper le plaisir que j’aurais à m’assoir devant la fenêtre et contempler les oiseaux qui s’activent fébriles autour de la mangeoire.
J’étais choquée par ce moment de battement à vide. J’ai senti une pointe de crainte s’acheminer vers mon esprit, et j’ai su immédiatement que je lui barrerai le passage. Je me suis souvenue de mon amie biologiste qui me rassurait en me disant que ces moments de blanc sont dûs à l’âge, qu’il n’y a pas à se soucier. D’après ses études, nous avons stocké tellement d’informations tout au long de notre vie que le cerveau est surchargé. Il a besoin de repos.
Je me souviens d’un temps où mes pensées s’enchainaient avec la même souplesse que mes articulations rendaient fluide la danse, où les idées s’activaient come des éclairs, m’émerveillant de ce qu’elles tressaient comme discours, découvertes, nuances, options. Il y avait là quelque chose de brillant. Je me rends compte à quel point c’était rassurant. Ça permettait d’avoir une confiance en mes capacités à communiquer qui me convenait bien.
Je me souviens d’un temps où quand je voyais une personne âgée ne plus retrouver un mot lors d’une conversation, je me disais avec un brin de fierté que cela ne m’arriverait pas à moi. Aujourd’hui je regarde d’un autre œil cette ignorance de la jeunesse qui se croit capable de conquérir le monde, qui est sûre de maitriser les aléas de la vie ainsi que ses propres capacités.
C’est fou comme j’ai la mémoire fraîche de ces élans pleins d’énergie, de ce lot de convictions qui semblaient inébranlables. Ces sensations sont enfouies quelque part en moi. Elles ne se sont pas effacées. En même temps elles ne sont plus d’actualité, elles ne sont plus actuelles.
Je me souviens d’un temps où je n’avais pas besoin de lunettes pour lire allongée sur le canapé. Je me souviens de….
Je me sens glisser doucement vers un sourire plein de tendresse envers moi-même, et du coup envers ces autres qui vivent des processus similaires. Je découvre à quel point cette invitations à un rythme plus posé enferme quelque chose de précieux : le temps au ralenti. Dans cette nouvelle cadence la respiration devient calme, les bruits du stress ne sont plus qu’un écho lointain. Je me sens en jachère. Je suis curieuse de découvrir ce qui va germer dans ma terre fertilisée par ses silences.
Je déguste ce sentiment paisible, avec la confiance que quelque chose de beau est en train de germer
Je me souris avec bienveillance et me dis : Tu es rentrée dans la cour des grands.