Julia et les SDF

Thème: L'étoile d'araignée • 12 septembre 2025 • par Matthieu Monney

“Foi d’Alan, je me suis réveillé sur ce banc, au petit matin, me demandant si la fillette existait vraiment ou si j’avais simplement rêvé, et surtout qui m’avait recouvert d’une chaude couverture de laine. J’étais étonnamment en pleine forme, prêt à reprendre ma vie en mains.
- Balivernes, cria un vieil homme édenté.
- Julia va venir vous le raconter elle-même, répliqua Alan. Toute l’assistance se fit plus attentive, tandis que la jeune femme élégante s’avançait :
“Voilà, j’avais une dizaine d’années, ma mère et moi habitions dans le quartier. Le jour où j’ai vu pour la première fois Alan ici présent, il paraissait complètement perdu, avec son gros bandage autour de la tête. Il restait comme prostré, tout près de l’entrée du Metropolitan. Bravant les recommandations de ma mère au-sujet des inconnus, je me suis approchée de lui. Quand j’ai touché sa main, il a eu un sursaut et j’ai vu ses yeux rougis. Je lui ai demandé si tout allait bien. Hé Alan, dis-leur ce que tu m’as répondu ! 
- J’ai dit quelque chose comme : ouais, ouais, tout va bien, merci. Mais après m’avoir touché le front, la petite fille a laissé tomber son diagnostic sans appel : ‘Vous devez avoir au moins 40° de fièvre, faudrait pas que vous restiez là.’ Je lui ai avoué que, depuis ma sortie de l’hôpital le matin même, j’avais cherché en vain un abri et que je n’en pouvais plus. 
Sans se démonter, la petite fille m’a proposé de la suivre, m’assurant très sure d’elle : ‘Faites-moi confiance, ça ne sera pas long.’ J’ai rassemblé mes forces, pour marcher derrière elle. À un moment donné, elle m’a demandé de l’attendre au pied d’un immeuble si haut qu’il bouchait le ciel. Mais je n’ai pas su ce qu’elle fabriquait. Julia, s’il te plaît, pourrais-tu nous le dire.
- Volontiers : Je voulais emmener Alan sur la terrasse au-dessus de cet immeuble où j’allais souvent. Mais ça n’a pas fonctionné. Je lui ai proposé de marcher une dizaines de minutes, si son état le permettait. Il a bougonné qu’il n’était quand même pas une fillette, mais qu’il doutait que ça vaille la peine que je me donne autant de mal pour lui. Il a été tout chamboulé, quand nous avons échangé nos prénoms, parce que sa grand-mère s’appelait aussi Julia.
- Nia, nia, nia, a ironisé le vieillard sans dents.
Alan reprit la parole : “Nous nous sommes assis sur un banc. La nuit était tombée. Elle m’a dit alors : “Levez la tête, c’est là-haut que ça se passe.
- Ah! Qu’est-ce que je suis censé voir ?
Elle pointé son petit doigt vers un amas d’étoiles rougeâtres et demandé : Vous voyez cette espèce de voile ?
- Oui, et alors ?
- La forme ne vous rappelle rien ?
- Je dirais que ça ressemble à un piège à rêves, comme les Indiens en fabriquent.
- Oui, ça pourrait, mais c’est un peu différent.
Devant mon regard interrogateur, Julia m’a murmuré dans l’oreille :
“Moi je l’appelle la Toile de l’Espoir et la grande étoile au-milieu l’Araignée du soir. Elle n’apparaît dans le ciel qu’aux seuls initiés dont je fais partie. Vous avez de la chance, Alan.”
Me surprenant par son assurance, elle a décrété :
“A partir de cet instant, quand vous vous sentirez découragé, regardez si l’Étoile est présente. Si vous ne la voyez pas, attendez un peu, regardez encore, jusqu’à ce qu’elle apparaisse. Ensuite, pfft, tout ira mieux.” 
Les voitures qui défilaient au loin traçaient comme un long serpent lumineux dans l’obscurité. Julia et Alan remarquaient que, malgré leurs efforts, l’auditoire semblait encore sceptique, d’autant que d’épais nuages fermaient le ciel, refusant de dévoiler la merveille annoncée. Lentement, comme dans un ralenti, la brume se dissipa sur l’East River. Julia tendit sa main vers le ciel et cria : “Regardez !” 
Un vent d’espoir s’insinua dans le coeur des badeaux rassemblés près du grand fleuve, quand l’Étoile d’Araignée apparut au milieu de sa galaxie, rougeoyante de beauté. 

FIN.

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