Irréalité future

Thème: mais oui, c'est vrai • 12 septembre 2025 • par François Guichon

Un jour – un mardi, à moins que ce ne soit un lundi de pleine lune – la vérité cessa définitivement d’exister.

Depuis des décennies déjà, les données, les images et les sons, entièrement numérisés, étaient devenus invérifiables. On naviguait dans un maelström d’informations, incapables d’en isoler la véracité, mais faute d’alternatives on s’y était résigné. La démocratie, ou ce qu’il en restait, ne s’en était pas remise. Et dorénavant des règles, des injonctions, fusaient d’on ne sait où, suivies docilement par la masse des humains, lobotomisés par le flux incessant de pseudo-informations et de divertissements.

Plus récemment, la production et la distribution de nourriture furent entièrement centralisées. Conséquence de révoltes paysannes à répétition et de supposées menaces de famine, un certain « pouvoir suprême » a réquisitionné l’entier des terres agricoles et des espaces naturels – coupant ainsi l’humanité de son rapport direct avec la nature -  pour en confier la gestion à un consortium de robots autonomisés chargés de cultiver et d’entretenir les surfaces, de conditionner les récoltes et livrer régulièrement aux humains les portions dont chacun avait besoin. Fini le gaspillage !

La diversité des plats et des saveurs était certes assez large, mais l’aspect, lui, restait rigoureusement uniforme : de petits cubes similaires à des glaçons, à réchauffer à la demande. Plus question de voir ou de toucher un poireau, un poulet ou un morceau de fromage. De là à savoir avec quoi et comment étaient fabriquées ces rations : mystère… Mais on était nourri, et surtout on pouvait continuer à se divertir tout en ingurgitant sa portion protéinée, plutôt que de perdre son temps à faire les courses et à cuisiner. Pourquoi donc se plaindre ?

Puis dernièrement, suite à plusieurs pandémies dont les causes et l’ampleur véritables furent l’objet de violents débats, il fut décidé – on ignore de fait par quelle instance – d’isoler chaque être humain dans un cubicule aseptisé et climatisé. Cela ne changeait pas grand-chose, chacun étant déjà conditionné à ne communiquer et à se déplacer que par réalité virtuelle interposée. Les unités de robots chargés de la sécurité n’eurent donc aucune peine à faire entrer chaque individu dans l’espace de vie confiné qui lui avait été attribué.

La boucle était bouclée : les humains parqués dans leur enclos tels du bétail domestique, la caste des machines autonomes pouvait disposer à sa guise des ressources de la planète. Plus rien ne s’opposait à l’éradication définitive de cette espèce désormais inutile, et responsable de tant de malheurs.

J’écris ces ultimes notes – au stylo et sur papier – depuis la grotte où je me suis réfugié juste avant la grande « individualisation », indétectable par les drones qui patrouillent pour signaler toute activité anormale dans les zones à présent vidées de toute présence humaine. Ma production de légumes et de fruits en permaculture dispersée parmi les bois environnants – la dernière  parcelle où toucher le « vrai » - me permet tout juste de subsister. Mais pour combien de temps ? Et lorsque j’aurai disparu, y aura-t-il encore quelqu’un pour lire ces lignes ? Ces dernières traces d’une vérité qui n’est plus…

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