Il suffirait de presque rien

Thème: La passerelle • 12 septembre 2025 • par François Guichon

Fred pousse la porte du magasin, bien décidé à acquérir un de ces nouveaux appareils photos numériques. Pas un modèle trop sophistiqué : il n’est pas féru de technologie. Quelque chose de simple à utiliser et surtout de petite taille pour l’avoir toujours à portée de main. La vendeuse, une jeune femme début trentaine, coupe et allure de garçonne, lui montre différents modèles et lui expose les caractéristiques de chacun : focale, nombre de pixels, coloris et bien sûr leurs prix respectifs.

Fred a de la peine à se décider. Il hésite entre deux modèles : un Olympus vert et un Nikon noir. La vendeuse lui conseille de prendre le temps de réfléchir et de revenir dans un jour ou deux lorsque son choix sera fixé. Fred acquiesce. Très bonne idée ! ça lui fera surtout l’occasion de reparler avec la jeune femme à la voix de miel. Il est tombé sous le charme de ses grands yeux noisette et de son visage androgyne.

Fred a 52 ans. Divorcé depuis bientôt dix ans, il a renoncé jusqu’alors à repartager son quotidien avec quelqu’un. Quelques aventures sans lendemains qui l’ont convaincu de la difficulté à trouver « la bonne ». Sur le chemin qui le ramène chez lui, il prend conscience du bouleversement qui s’est opéré en lui. La présence de cette vendeuse face à lui, le son de sa voix, ont réveillées des sensations qu’il avait enfouies au plus profond de lui-même. Un choc qui le déstabilise. Un sentiment qu’il tente de refouler.

Deux jours après, il retourne au magasin, plein d’espoirs à l’idée de revoir la vendeuse. Elle est occupée avec un autre client. Il est servi cette fois par le patron qui lui vente les qualités des deux objets. Fred abrège, choisit au hasard l’Olympus et paie, non sans avoir jeté plusieurs œillades désespérées en direction de la jeune femme. Il écoute à peine les conseils que lui prodigue le patron pour bien utiliser son nouvel appareil.

Depuis, il repasse très souvent, bien plus souvent que nécessaire, devant la vitrine guignant au travers des boitiers et objectifs pour apercevoir l’élue de son cœur. Il sait maintenant que c’est elle que le destin a choisi pour lui. Aucun doute là-dessus. Reste à lui faire sa déclaration. Comment va-t-elle le prendre, elle qui occupe ses pensées à plein temps, avec heures supplémentaires la nuit.

Il échafaude mille stratégies pour l’aborder. Retourne acheter un étui pour son appareil, puis un pied télescopique, un déclencheur souple, qui finiront tous non dépaquetés au fond d’une armoire. A chaque fois Fred est bien décidé à se jeter à l’eau, mais au dernier moment Serge Reggiani lui revient à l’oreille avec « Il suffirait de presque rien » et le courage l’abandonne. Qu’a-t-il à lui proposer à part sa sincérité et les rêves qu’il projette pour deux ? Il n’est ni riche, ni un Appolon sur lequel glisse le regard des femmes. Encore moins un beau parleur.

Un soir il attend la fermeture de l’officine et la suit discrètement, bien décidé à l’aborder au moment propice. Elle marche d’un bon bas, sans doute pressée de rentrer chez elle. A aucun moment elle ne s’arrête pour rentrer dans un commerce ou même pour regarder les articles en vitrine, ce qui donnerait à Fred un prétexte pour engager la conversation. Elle traverse maintenant la passerelle au-dessus des voies ferrées et s’engage sur le chemin qui serpente entre les villas. Il se rend compte que c’est sa dernière chance et presse le pas pour la rattraper, décidé à tenter le tout pour le tout. Il n’en peut plus de ses tergiversations. Elle est à dix mètres de lui quand il la voit courir vers un grand barbu et lui sauter au cou. Ils s’éloignent ensuite main dans la main.

Fred revient sur ses pas, cœur dévasté, illusions anéanties.

Il enjambe la balustrade et prend l’Euro City de 19h17.

Pleine face.

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