Frontières sans limites
Thème: Des racines nomades / Moustache et bas résille • 12 septembre 2025 • par Sima Dakkus Rassoul
À d’innombrables reprises, on me demande d’où je suis, je réponds que je viens d’ailleurs. Je réalise à chaque fois que l’enracinement est un mouvement continuel et ne s’incarne que dans l’invisible. Les racines se sont métissées à la conquête d’autres fondations, infiniment riches, enfouies dans la terre fertile de mon subconscient.
Je ne suis ni d’ici, ni de là, ni de la mer, ni de la terre, me revient l’écho d’un poème de ma langue natale. De ce qui ne peut être confiné dans une frontière sans nom, sans centre ni circonférence. Seule la grande aile de l’esprit plane sur moi, humain, assise sur un banc à méditer sur mon sort. Mon identité est aussi mouvante que le temps. Aussitôt que nous prenons conscience du présent, il est déjà passé. Et nos mains se ferment sur du vide.
Levée dans les bras de ma mère vers le ciel, je suis née avec l’amour universel, nourri de mes attaches originelles. Jeté sur le rivage immense de l’existence que je ne cesserai d’explorer toute une vie. Le doux balancement de la grande Mère Nature me berce et me garantit l’éternel vertige.
Quand je vois se lever le soleil, je ne suis plus désorientée. Seule mon âme retourne aux fondements par l’imaginaire. Les nuits de claire de lune, je contemple le ciel par la lucarne de la mansarde qui me tient lieu de logis, je reçois une vision limpide de ma condition humaine.
Je mange, je dors, je suis joyeux, je suis nostalgique. Rien ne me distingue des autres êtres de l’univers. Et le jour où je fermerai les yeux, mon âme quittera doucement mon corps, il n’y sera alors plus question de début et de fin, notions créées pour l’illusion de dominer une séquence infime de l’éternité.
J’ai souvent soif. Comme on a soif dans le désert absolu où nous mène le monde. Vidé de son langage primordial. Le corps obèse et l’âme famélique à force d’être oubliée. Une soif dévorante, inextinguible. Il faut vivre avec elle, car elle nous avertit de la présence de ce qui pourrait l’étancher.
Dans mes rêves d’adolescence, je respirais avec le rythme majestueux de la nature. J’avais senti son pouls depuis l’enfance. En regardant vers le haut, le sommet des arbres m’a donné des assises. L’invisible s’incarne. L’arbre dans sa verticalité reçoit la sève de sa part cachée.
L’errance est notre vraie nature, de quelque appartenance que nous nous reconnaissions. Mes racines ne reposent pas lovées dans la terre, mais absorbent l’énergie vitale offerte par la terre mère. Voyageuse errante, je découvre souvent cette énergie magnétique qui vous prend par les pieds, par le bas, vous emplit et vous aspire vers le haut.
Mon père et ma mère, assis sur un nuage, m’envoient les rayons infinis de leur amour inépuisable. Ils m’ont offert la vie et l’opportunité de devenir. Ils m’ont transmis des gènes enchevêtrés reçus de leurs ancêtres. Les sources se conjuguent telles ces racines qui vivent dans l’eau sans attaches, en mouvement vers ce qui les nourrit.