Fribourg-sur-Mer

Thème: le dernier train pour Fribourg • 12 septembre 2025 • par Matthieu Monney

Je voulais voir la mer, la mer du Nord, s’entend. Toi, tu voulais voir Fribourg. Tu m’as dit : ta mer, un autre jour. Et j’ai cédé, comme toujours. A peine sorti du train, la douceur du printemps m’a un peu consolé.
Près du centre commercial, sur un beau coin d’herbe verte, Tinguely avait jadis fait des siennes. Depuis, sa fontaine envoie son eau, joli tas de ferraille grinçant de mille complications, qu’aboie un petit chien bien décidé à dompter le danger.
Les formes voluptueuses d’une Nicki inspirée, te font aimer l’artiste. Tu me dis : “Grâce à elle, je me vois bien moins ronde. Viens, allons danser sur la place des Georges, ça nous rappellera le temps d’avant. ”
Sur une estrade postée entre deux platanes, un saxo s’époumone et massacre au passage, que le jazz nous pardonne, une mélodie de Satchmo. Et nous voilà dansant parmi des couples endimanchés et passablement avinés. Tu te colles à mon corps, j’ai trop chaud, mais c’est si bon. 
Après la danse, tu regardes ta chope et lâches en maugréant : “Cette bière a perdu son beau regard, dommage !” Devant mes yeux intrigués, tu t’expliques : “Beauregard, c’était la bière du cru, qu’on aimait vraiment bien, mais qui n’existe plus. ”
Plus bas, la fière cathédrale aux façades sculptées, dérange le pont de sa grosse masse grise. En vain, son clocher carillonne, sur un désert de bancs vides. Le Bon Dieu attendra, il a bien trop à faire, pour pleurer sur ses ouailles.
Tout en bas, en bord de Sarine, un vaste chapiteau retentit de mélodies Yenniches. Difficile de résister au fumet des grillades qui nous presse à dîner. En savourant mes brochettes, je me prends à rêver : partir un jour, très loin, sans prévenir, comme un nomade et découvrir la mer, celle du Nord, ou une autre. Sans prévenir non plus, ton coup de coude me ramène au réel : “Viens, on rentre, notre train part dans une demi-heure.”
De la piscine toute proche, nous arrivent les cris stridents d’une troupe d’enfants.
Elle dit, le ton assuré : “Courageux, ces gosses, l’eau de la Mottaz n’est pas très chaude, en cette saison. 
- Comment tu sais ça, toi ? Je demande. 
Une pointe de nostalgie vient voiler ses yeux verts. Elle répond : “Avant mes 14 ans, je passais mes congés chez ma grand-mère qui m’emmenait ici.
- Et c’était bien ? 
- Oui, sauf la piscine, ce satané plongeoir, un mauvais souvenir.
- Raconte.
- Pas maintenant, une autre fois, si j’y pense.”
Pour finir le voyage, emprunter le funi qui monte et qui descend dans des vapeurs d’égout. Des enfants hilares se pincent le nez, pas trop familiers de l’odeur d’eaux usées. 
J’ose : “Dire que ce vieux machin fonctionne grâce à la merde des Fribourgeois !
- Elle répond : Tu n’imagines pas de quoi ils sont capables, ces chers Dzodzets.
- Non, raconte-moi ça, s’il-te-plaît.
- Une autre fois, d’accord ? ”
J’aurais voulu voir la mer, celle du Nord, s’entend. Eh bien, j’ai vu Fribourg et ne regrette rien.

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