Foie de beauf
Thème: Abstinents s'abstenir • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis
- Assez bien.
- Que voulez-vous dire par « assez bien » ?
- Je veux dire… Depuis quelques temps, je me sens fatigué, comme je l’ai dit à votre collègue lors de la première consultation. Mais aujourd’hui, il me semble que je vais mieux.
- Il vous semble ?
- Disons, je me sens mieux, à part le fait que je suis anxieux à cause de vous, enfin de la visite médicale ; vous savez, on est toujours un peu crispé quand on vient à l’hôpital, n’est-ce pas ?
- En tant que patient, oui, je comprends. En qualité de médecin, j’ai intérêt à ne pas l’être.
Monsieur P pouffe.
- Vous avez de l’humour. C’est bien, l’humour, ça détend.
- Lors de la prise de sang, il y a une semaine, nous avons évoqué votre hygiène de vie. Vous avez expliqué à ma consœur que vous ne pratiquiez aucun sport.
- J’ai arrêté le football il y a cinq ans. Problème de genou, et puis le travail, vous voyez, les assurances ça vous prend une bonne partie de votre temps avec la conjoncture, les clients il faut les ferrer, les traquer, ne rien lâcher.
- D’après le rapport de ma consœur, je vois que votre alimentation est principalement carnée. Peu de fruits et de légumes.
- À ça, la bidoche, difficile de m’en passer. Le fromage aussi. Mais je n’oublie pas les fibres, n’allez pas croire.
- Combien de fois par semaine ? Les fibres, je veux dire. À chaque repas ?
- Non, deux-trois fois par semaine. Mais j’ai pas été habitué, vous comprenez…
- Les habitudes, oui… Et qu’en est-il de votre consommation d’alcool ? Dans le rapport, je lis « deux à trois verres de vin par jour ». Combien de fois par semaine ?
- Tous les jours.
- Au quotidien, donc ?
- C’est ce que je viens de dire. Vous savez, j’ai l’habitude de dire que je suis un abstinent qui s’abstient. Ça devrait vous plaire, cette formule, vous qui avez de l’humour. Parce que j’ai essayé de diminuer, voire d’arrêter. Mais la bouteille, elle revient toujours au galop, hein, vous voyez.
- J’apprécie votre franchise. Mais voilà, je ne peux pas vous le cacher, les analyses ne sont pas bonnes.
- Les analyses… Vous voulez dire que quelque chose cloche ?
- Nous avons effectué un Cirrhomètre, et… comment dire… Votre foie est en très mauvais état.
- Vraiment ?
- Vraiment.
- C’est…
- Mortel, si on ne fait rien.
- C’est-à-dire ?
- Régime draconien. Plus d’alcool, fruits et légumes par corbeilles entières, sport, contrôles réguliers.
- Vous rigolez ?
- En ai-je l’air ?
Monsieur P semble atterré, avant qu’un sourire n’illumine son visage.
- Et si la Mort s’abstenait, pour une fois, docteur ?
- Pourquoi le ferait-elle ?
- Parce que je veux vivre.
- Vous voulez vivre, ou vous ne voulez pas mourir ?
- C’est un cours de philosophie, docteur ?
- C’est une question de point de vue.
- Et bien, de mon point de vue, la Mort s’abstiendra.
Quelques semaines plus tard, on transfert Monsieur P aux soins continus – son état général s’est fortement dégradé. Au médecin revenu le voir, il s’abstient de tout commentaire.