Il venait de la quitter et déjà son contact lui manquait. Il compta mentalement. Cela allait faire trois mois qu’il l’avait rencontrée, à mi-chemin du supermarché et de la barre d’immeubles qu’elle habitait. Lui résidait en périphérie, dans une maison vétuste, au charme des année trente même si les murs étaient décrépis et le sous-sol sentait le renfermé. Une maisonnette qui ressemblait à celle où il avait passé son enfance. Une enfance pas si ancienne, pas très heureuse entre un grand frère avec qui il ne s’entendait pas et l’école où il n’avait jamais trouvé sa place. Les autres l’appelait le Mongol, ou Face de Lune. Il tenait d’une maman vietnamienne son visage rond et les deux fentes noires de ses yeux surplombant un nez écrasé. De son père grand et sec, il avait hérité le côté taiseux et la bouche tordue.
Il n’avait jamais compris comment s’y prendre avec les gens. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il s’était toujours retrouvé à part. À l’école, un coup de pied ou une tape derrière la tête rythmait ses allées et venues quand les professeurs ne regardaient pas. Ses oreilles résonnaient encore des persiflages à propos de sa « face de Mongol ». Les filles l’intimidaient. Elles lui faisaient peur, lui paraissaient aussi mystérieuses qu’inaccessibles. Il avait essayé de tirer un trait sur les relations sexuelles. Les années avaient passé, mais pas les picotements dans son bas-ventre. Les vidanges sexuelles, comme ils les désignaient, lui avaient servi à évacuer le trop-plein. La première fois s’était passée en quelques minutes. La fille lui avait demandé cent francs. Il ignorait son nom et il ne se souvenait pas de son visage. Il ne l’avait jamais revue. Puis, le chemin de Vanessa avait croisé le sien, déposant un soleil dans son cœur.
Il réfléchit à une attention qui pourrait faire plaisir à Vanessa. Il gardait la sensation de sa peau douce contre la paume de ses mains.
Le soir, les picotements dans le bas-ventre s’étaient intensifiés. Il descendit les marches menant au sous-sol. Il poussa la porte de la cave. Vanessa était couchée sur le lit. Elle leva la tête. Peut-être, dans quelques temps, n’aurait-il plus besoin de l’attacher. Au début, elle s’était débattue puis, peu à peu, elle s’était habituée. Il n’avait plus dû la frapper pour qu’elle cesse de gémir. Avec Audrey, il avait utilisé la même chaîne que pour Vanessa, mais Audrey avait un caractère moins accommandant. Parfois le souvenir de ses cheveux blonds filandreux et des yeux qui le défiaient revenait le hanter. Il avait enterré le corps loin dans la forêt. Il s’en voulait de n’avoir pas su y faire avec elle. Avec Vanessa, c’était différent, il sentait qu’elle commençait à s’attacher à lui.
Il contempla les yeux verts qui le faisaient chavirer et lentement s’approcha. Ses mains parcoururent les courbes de son corps. Elle se laissait faire.
- J’ai apporté des pâtes pour ce soir, et de la salade du jardin, dit-il.Il lui sembla qu’elle lui souriait. Il saurait la rendre heureuse.