Enzo
Thème: Fils de personne • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim
Autour de lui, pas de copains, juste des partenaires de jeu. Il grignote de petits montants, jamais déclarés. Il vit de l’aide sociale et ne paie pas d’impôt. Toujours fâché, il engueule les gens. En son absence, les autres disent « : Faudrait pas l’accepter » mais quand il revient, personne ne dit rien. Il fait un peu peur. Je vais t’en coller une, menace-t-il parfois, on n’est pas dans les souks, a-t-il dit à un Tunisien. Personne ne l’apprécie, mais tous le craignent un peu. On ne sait pas d’où il vient. On l’appelle Enzo, comme il se nomme lui-même.
- Je dois partir plus tôt, je dîne avec un ami.
Quand ils l’ont entendu, personne ne l’a cru.
Parfois, le soir il rentre chez lui avec un pack de lasagne ou des pâtes qu’il se réchauffe. Il habite un quartier décentré, ou un village des alentours, peut-être même en France voisine, les loyers sont moins chers. De toute façon, personne n’y est jamais allé, personne du Cercle de jeu en tous cas. Le dimanche il regarde le foot. Il faut pas le déranger, mais il n’y a jamais personne pour déranger. Il touche une petite pension. Le jeu lui permet d’arrondir ses fins de mois, mais pas son caractère. C’est une teigne. Quand il téléphone à un pote, c’est qu’il y trouve un intérêt : il manque un joueur pour que la partie ait lieu, ou il faut être plusieurs pour plumer un pigeon. Il a sa petite voiture, son petit appart, il a aussi eu son petit cancer.
Souvent il répétait : « De toute façon, j’ai plus que deux ans à vivre, alors j’en ai rien à cirer. »
Les deux ans ont passé, et il est toujours là. Même le cancer n’en a pas voulu.
Une heure de sport, une heure de marche tous les matins. J’ai connu les plus belles filles de la ville, je veux garder la forme. Il est sans âge, les yeux encore perçants, le thorax flamboyant, mais des rides apparaissent et des mèches grises bousculent ses cheveux couleur corbeau. Il se souvient du temps où il sniffait des rails de coke, quand les affaires marchaient. On ne sait pas quelles affaires. La police n’a jamais rien prouvé. Il doit de l’argent, mais lui non plus n’a pas été payé par un certain joueur fantôme, et la femme qui réclame, elle le lui avait donné, ou elle le lui devait car elle avait joué, même si elle avait bu, enfin il sait plus trop, sauf que ce n’est pas vrai, il n’avait rien promis.
Entre eux, les joueurs rigolent, plaisantent et se tapent sur l’épaule. Quand Enzo arrive, l’atmosphère se fige, la tension monte, chacun se contrôle un peu. Il croit en la vierge Marie, et aux séries de dés, aux gens qui portent la poisse, ceux qui se tiennent debout à sa gauche, ceux qui « appellent les dés » ceux qui, en gagnant, lui prennent une part du gâteau. Pour le reste il ne croit en rien.
Il n’avait pas de famille, ou une vague nièce, personne n’a jamais su. Un jour on l’a plus vu, il est parti comme il était venu, incognito.
Une rumeur a enflé, ceux qui se ratatinaient se sont regonflés. Il paraît que c’est le rail qui a tué Enzo, mais pas le rail de coke. Accident de personne comme on dit dans les trains. Il ne se serait plus supporté. Personne ne sait pour sûr. Y a pas eu d’enterrement, pour qui y en aurait eu ?