En deça du miroir

Thème: Sauver la poésie • 12 septembre 2025 • par Pierre Jean Ruffieux

Un matin, vous vous regardez dans un miroir et êtes effrayés. Je ne parle pas de votre visage que vous connaissez bien. Il n’y a peut-être rien à en dire. Mais vous voyez à l’arrière plan, au-delà de votre reflet, le monde où vous choisissez chaque jour de vivre.




Vous direz qu’il n’est pas pire qu’avant malgré les massacres, les guerres, les épidémies qui s’y répandent comme un poison. Vous avez peut-être raison. L’humanité a toujours connu des désastres. Elle a souvent su les provoquer en feignant d’avancer vers plus de sagesse ou de justice. Le plus terrible est que les catastrophes, les guerres, les malheurs du monde ont toujours inspiré les poètes. Pensons-y : sans la guerre et ses horreurs, nous ne connaîtrions ni l’Illiade ni Guerre et Paix.




Je ne sais pas si le monde d’aujourd’hui est pire ou meilleur que celui d’antan. Ce dont je suis certain, c’est qu’un mal sournois s’y ajoute aux injustices, à la misère, aux désastres écologiques et aux conflits sanglants. Les Inquisiteurs, en leur temps, ne se targuaient pas de leurs bonnes intentions. Ils luttaient ouvertement pour conserver leur pouvoir ou l’accroître. Aujourd’hui, les servants de la Nouvelle Inquisition s’attaquent avec la même violence à la liberté de penser et de s’exprimer, mais ils habillent leur combat des oripeaux de la bienveillance. Qu’ils soient issus de la droite réactionnaire ou de la gauche dite progressiste, ils se trouvent tous du bon côté de la barrière. Leurs intentions sont pures. Leur moralité indubitable. Leur combat semble gagné d’avance, car on ne peut parler contre eux sans passer pour un ignoble complice de l’injustice et de l’inégalité.




A les entendre, il faudrait déboulonner les statues des esclavagistes pour ne plus voir devant soi le spectacle de ses propres penchants pour l’asservissement des plus faibles. Il faudrait brûler des livres, les réécrire, les retirer des bibliothèque, les censurer pour que nous ne soyons plus exposés aux sentiments morbides ou luxurieux qui nous habitent tous. Il faudrait réformer d’autorité la langue pour en chasser les scorie que le temps y a déposées.




Je crois que nous devons continuer à nous battre pour plus d’égalité et de justice, mais pas au prix de l’effacement de l’histoire, du nivellement des différences, du gommage des aspérités du monde.




Autrefois, les autorités religieuses habillaient de feuilles de vigne et de voilages les statues antiques. La sexualité humaine, belle ou perverse, n’en a pas disparu pour autant. Vouloir purifier la langue me paraît une démarche beaucoup plus dangereuse. Quand elle ne portera plus en elle les traces de nos mauvaises pensées et de nos désirs coupables, quand les stigmates des injustices et des inégalités en seront balayées, elle ressemblera à un champ stérile où rien ne pousse plus que la banalité la plus écœurante. La poésie sera morte.




Ce matin, je me regarde dans un miroir. Je n’aime pas le visage que j’y vois même si je trouve que les rides me vont bien. Je ne regarde pas non plus le monde à l’arrière-plan. Mes yeux s’attardent plutôt sur les fendillement du verre, ses blessures, ses éclatements. Les vieux miroirs ont beaucoup à nous raconter. Je me dis que la poésie, si elle veut survivre, doit se terrer dans les sillons que le temps a creusé dans notre monde. Elle doit se se nicher sous les effondrements, au creux des abîmes.

 

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