Désormais
Thème: Les serviettes divorcent / Un moment d'égarement • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis
Il ne t’a rien demandé. Tu as reçu un document officiel signé par lui-même et son avocat. Filigrane, en-tête pompeuse. Sur le moment, tu n’y as pas cru. Tu as ramassé une peluche, poussé le cactus en pot loin du bord de l’étagère. C’est là que tu as vu, en rangeant le ramasse-miettes manuel, les serviettes de table, au fond du tiroir, chacune tenue par un lien en argent gravé à vos prénoms. Sonia, Michel. Vos serviettes. L’une tassée tout à gauche, l’autre rencognée sur la droite. Comme si elles ne pouvaient plus se voir en peinture. Comme si elles divorçaient.
Le choc, tu l’as mal encaissé. Tu t’es entendue demander aux fourchettes, dans l’autre tiroir, ce qu’elles en pensaient. Aux cuillères, aussi. Un divorce, vous y croyez, vous ? Et les couteaux, fallait-il les déranger ? Aucun couvert n’avait l’air franchement secoué. Désarçonnée, tu as ouvert l’armoire de la cuisine pour la claquer trois secondes plus tard sur des bols et des assiettes vibrant de ta colère.… « Les serviettes divorcent, putain », as-tu ensuite crié à travers l’appartement, toutes fenêtres ouvertes, et tandis que les voisins se demandaient s’il fallait appeler la police ou directement l’ambulance, tu as enfilé tes escarpins, ta veste, oublié ton téléphone et tes clés pour te fondre dans la masse gluante de tous ces gens qui ne remarquent jamais rien de bizarre dans leurs tiroirs…
Tu es montée dans le bus, tu as sauté dans un train, tu as pensé à Michel, à son avocat (et sa serviette de cuir), tu t’es assise et tu as pleuré. Un type t’a tendu un mouchoir. Les autres regardaient ailleurs. Puis le train a avalé des dizaines de passagers, on se serait cru à Paris aux heures de pointe, quelqu’un s’était jeté sous un train, peut-être à cause d’une histoire de serviette as-tu pensé alors que le convoi s’immobilisait.
L’attente a duré des plombes. Une passagère a fini par faire un malaise. Chaleur, jambes qui gonflent, sang qui abandonne le cerveau comme certains maris s’évaporent un matin. Quelqu’un a appelé les secours via l’interphone S.O.S.
- Bonjour, nous sommes bloqués au milieu de nulle part dans le train pour Lausanne et une femme a fait un malaise, a dit ce quelqu’un.
- Do you speak english ? a répondu l’interphone.
C’est là que tu as compris. Le monde s’était transformé à une telle vitesse que tu n’avais rien vu. Maintenant il était trop tard, les Vaudois parlaient anglais, les serviettes de table demandaient le divorce et Aznavour, dans ta tête, chantait
Désormais
On ne nous verra plus ensemble
Désormais
Mon cœur vivra sous les décombres