Dérive
Thème: Vagabondage(s) • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim
- Sers-moi un whisky, il a dit.
J’ai pas aimé le tu qu’il employait. Alors j’ai pas bougé.
- Comment faut te le dire ? il a insisté le connard.
Tony n’était pas là. C’était lundi ou mardi, y avait pas grand-monde. Il m’avait dit « pas d’histoires » alors, même que je sentais de plus en plus les picotements de Lui dans mon bas-ventre, même que j’avais de la peine à le retenir, j’ai servi un whisky au connard. J’en ai sûrement renversé sur son pantalon. Le type il a gueulé :
- Apportes-en un autre. Et je paie pas !
J’ai senti que Lui, il se tenait à mes côtés, presque sorti de mon ventre, prêt à intervenir. J’ai fait semblant de rien, le larbin serviable. Je lui ai apporté son whisky, mais je le tenais à l’œil, je notais les détails. Un complet de marque, un accent de banlieue, un merdeux qui veut jouer au chef. Je suis allé à l’arrière et j’ai repéré sa voiture. La Cherokee de Tony était garée comme d’habitude. Il m’avait laissé les clés.
Quand le connard est parti, sans payer, je suis sorti par derrière.
Il fait encore nuit. Je viens de me réveiller au volant de la Cherokee. Je sais pas comment je suis arrivé là. Je vois rien à travers le pare-brise. Je sors de la voiture. Le corps du connard est couché à une dizaine de mètres, encore plus rouge que le pare-brise. Tony m’en voudra, mais c’est le moment de me tirer. Dans mon ventre et dans ma tête, la voix s’est tue, le calme est revenu. Je vais me changer. Je brûle tout, mes habits et la Cherokee pour que Tony ait le moins d’ennuis possible. Je le rembourserai. Je monte dans le premier Greyhound. Il est encore tôt, il y a peu de monde. Je crois qu’on descend vers Baltimore, ou Pittsburgh, on verra bien.