Dérive

Thème: Vagabondage(s) • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim

      Je travaillais dans un bar. Tony, le patron, m’avait à la cool : je pouvais dormir dans le dépôt à l’arrière et me servir tous les gins et whiskies que je voulais, pourvu que je foute pas la merde. J’avais ce qu’il me fallait : riz et poulet du traiteur chinois ou, Tony et moi, on partageait un plat de pâtes. Il me filait des joints et du shit sans rien me demander en retour. Ça a duré comme ça des semaines, presque deux mois et puis, « Il » est revenu. Lui, il m’a souvent sauvé la vie, mais il me la pourrit aussi. Il a pas de limites, c’est tout ou rien. Je le vois pas pendant des mois, des années parfois et puis, un jour, je me réveille plein d’éraflures, les poings endoloris, dans un lieu inconnu, ou près de la carcasse fumante d’une camionnette. À côté de moi, un type vient d’être défoncé à coups de batte de base-ball, ou a brûlé dans l’incendie de son cabanon. Je fais disparaître mes habits, je mets une chemise propre et je quitte l’endroit où j’avais mes habitudes. Je prends le premier train pour Boston, Chicago, Detroit ou Atlanta. Je fais des petits trafics qui plaisent pas à certains. Jusqu’à maintenant, Il m’a toujours protégé. Souvent je me serais pas réveillé vivant si Lui n’était pas intervenu. Quand même, des fois je préférerais m’en passer. Je ne choisis pas quand il intervient. Je sens quelque chose qui monte dans mon ventre, de plus en plus violent et puis, d’un coup, ça explose. Il détruit tout et je peux rien faire. C’est arrivé que je me surprenne une barre de fer ou un tournevis à la main sans savoir comment ils étaient arrivés là. J’ai fini parfois en cellule pour quelques mois ou quelques années. J’en suis sorti et je me trouvais là, dans ce bar, jusqu’à hier. Tony voulait pas d’ennuis. Je l’avais compris et pendant des semaines, il en avait pas eu. Puis ce type est arrivé. Hier soir ou avant-hier.
-    Sers-moi un whisky, il a dit.
      J’ai pas aimé le tu qu’il employait. Alors j’ai pas bougé. 
-    Comment faut te le dire ? il a insisté le connard. 
      Tony n’était pas là. C’était lundi ou mardi, y avait pas grand-monde. Il m’avait dit « pas d’histoires » alors, même que je sentais de plus en plus les picotements de Lui dans mon bas-ventre, même que j’avais de la peine à le retenir, j’ai servi un whisky au connard. J’en ai sûrement renversé sur son pantalon. Le type il a gueulé :
-    Apportes-en un autre. Et je paie pas !
      J’ai senti que Lui, il se tenait à mes côtés, presque sorti de mon ventre, prêt à intervenir. J’ai fait semblant de rien, le larbin serviable. Je lui ai apporté son whisky, mais je le tenais à l’œil, je notais les détails. Un complet de marque, un accent de banlieue, un merdeux qui veut jouer au chef. Je suis allé à l’arrière et j’ai repéré sa voiture. La Cherokee de Tony était garée comme d’habitude. Il m’avait laissé les clés. 
      Quand le connard est parti, sans payer, je suis sorti par derrière.
 
      Il fait encore nuit. Je viens de me réveiller au volant de la Cherokee. Je sais pas comment je suis arrivé là. Je vois rien à travers le pare-brise. Je sors de la voiture. Le corps du connard est couché à une dizaine de mètres, encore plus rouge que le pare-brise. Tony m’en voudra, mais c’est le moment de me tirer. Dans mon ventre et dans ma tête, la voix s’est tue, le calme est revenu. Je vais me changer. Je brûle tout, mes habits et la Cherokee pour que Tony ait le moins d’ennuis possible. Je le rembourserai. Je monte dans le premier Greyhound. Il est encore tôt, il y a peu de monde. Je crois qu’on descend vers Baltimore, ou Pittsburgh, on verra bien.

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